L'EXPLORATION
DES RÉSURGENCES VAUCLUSIENNES
au moyen de scaphandres autonomes légers

par G. DE LAVAUR

Annales de Spéléologie, Spélunca 3° série, Tome II, fascicule 4, - 1947

 

En une soixantaine d'années, la spéléologie a pris un essor sans cesse grandissant et c'est par milliers qu'il faut compter, pour la France seulement, les explorations souterraines effectuées Les techniques se sont' multipliées et perfectionnées; au point que peu de gouffres ont résisté aux efforts des spéléologues. II est cependant un domaine immense qui est resté fermé la curiosité des homme et où ceux-ci n'ont, à ce jour, enregistré aucun succès définitif ; c'est celui des grandes résurgences vauclusiennes.

II existe pourtant maintenant des moyens qui, permettent, de tenter l'exploration de ces " Fontaines " qui ont depuis si longtemps éveillé la curiosité des géologues et dont les proportions majestueuses, ou les eaux enchanteresses, ont fait de tous temps rêver les poètes. Je crois, en effet, que si, jusqu'à ces dernières années, les,difficultés inhérentes à l'emploi de scaphandres lourds, alimentés par pompe à air depuis la surface, rendaient pratiquement impossible l'exploration systématiquedes grandes résurgences, il en est tout autrement à l'heure actuelle avec les scaphandres autonomes légers, dont les spéléologues peuvent disposer.

Le but de la présente étude est d'exposer sommairement les moyens mis à notre disposition et les résultats des deux seules tentatives réalisées, à ma connaissance, jusqu'à présent.

 

I - LES SCAPHANDRES AUTONOMES LÉGERS

II existe, à l'heure actuelle, deux, principaux types de scaphandres autonomes légers à air comprimé et circuit ouvert; celui du Commandant LE PRIEUR et celui du Lieutenant de Vaisseau COUSTEAU.

Le modèle LE PRIEUR a déjà été utilisé par plusieurs groupes spéléologiques au cours de prospections de rivières souterraines, pour forcer l'obstacle des voûtes mouillantes qui s'opposaient au passage des explorateurs.

Il consiste essentiellement en un masque muni d'un hublot, qui prend le visage, recouvrant les yeux, le nez et la bouche. L'air nécessaire est comprimé à 150 kgs/cm² dans une bouteille de 6 litres 5 de capacité. L'alimentation est assurée par un manodétendeur à un seul étage qui distribue l'air dans le masque sous une pression légèrement supérieure à celle du milieu ambiant. L'excès d'air s'échappe avec les gaz de la respiration entre la peau et les bords du masque. Le réglage de la pression convenable est assuré entre certaines limites par le détendeur et reste soumis à l'intervention du plongeur au moyen d'un robinet pointeau. L'autonomie est d'une demie heure environ près de la surface, de 20 minutes à 7 mètres et de 15 minutes à 12 mètres.

Cet appareil, très simple et très sûr, peut rendre de grands services pour le passage des siphons à condition qu'ils ne soient pas trop profonds. Pour l'exploration des grandes résurgences vauclusiennes ma préférence va nettement an scaphandre autonome COUSTEAU-GAGNAN dont voici les caractéristiques principales.

Les yeux et le nez sont isolés par une lunette qui ne prend pas la bouche.
La réserve d'air est contenue dans une, deux ou trois bouteilles, suivant le modèle de l'appareil, d'une contenance de 5 litres et remplies normalement d'air à 200 kgs/cm². Ces bouteilles sont munies d'un dispositif de réserve entrant en jeu à la demande du plongeur, lorsque la pression n'est plus que de 20 kgs/cm².

A chaque inspiration, le volume d'air nécessaire est fourni, à la pression ambiante, par , un détendeur à deux étages, entièrement automatique. Le scaphandrier tient entre ses dents un embout buccal, dont la disposition évite toute rentrée d'eau ou perte d'air. Sur cet embout, sont montés, d'un côté, le tuyau d'arrivée d'air frais et de Pautre, celui d'évacuation des gaz de la respiration. Ce dernier, tuyau est fermé à son extrémité par une soupape d'évacuation du type bec de canard située sous le capot du détendenr afin de pouvoir donner à celui-ci le maximum de sensibilité et permettre le fonctionnement sûr de l'appareil, quelleque soit la position du plongeur.

L'autonomie est environ de 50 minutes par bouteille près de la surface, de 25 minutes à 10 mètres et de 13minutes à 30 mètres. Ces durées sont évidemment à multiplier par le nombre des bouteilles.

Les profondeurs accessibles n'ont pour, limite que les phénomènes physiologiques dus à la dissolution de l'azote sous pression dans le sang. Sans entrer dans des détails qui nous entrainerrient trop loin, nous dirons seulement que les plongées de 12 à 15 mètres ne nécessitent aucune précaution spéciale et qu'il n'y a pas d'inconvénient à descendre jusqu'à 40 mètres à condition de respecter les règles habituelles de décompression lors de la remontée: Les plongées plus profondes doivent par contre être réservées à des spécialistes très entraînés.

Il - EXPLORATION DE LA FONTAINE DE VAUCLUSE
PAR LE GROUPE DE RECHERCHES SOUS-MARINES DE TOULON (1)

 

Nous ne reviendrons pas sur les caractéristiques de la Fontaine de Vaucluse que tous les spéléologues connaissent bien, ni sur les nombreuses études publiées à son sujet. Nous rappellerons seulement que' deux tentatives d'exploration par plongées avaient été faites antérieurement. L'une le 27 mars 1878, où, en présence, de l'Ingénieur BOUVINA, le scaphandrier Ottonelli atteignit une profondeur de 23 mètres, l'autre le 27 septembre 1938, devant M. DE JOLY, au cours de laquelle le scaphandrier NEGRI descendit plusbas encore et prétendit atteindre le coude du siphon.


(1) La présente note est tirée, avec l'autorisation de l'auteur, d'une étude publiée par le Lieutenant de Vaisseau Cousteau dans la Revue du ClubAlpin Sous Marin, d'indications recueillies an cours de ses conférences et d'entretiens privés avec lui

 

 

Le Lieutenant de vaisseau COUSTEAU, sollicité depuis 1943 par le Commandant BRUNET, put organiser en 1946 une expédition importante avec l'appui du Groupe de Recherches Sous-Marines commandé par le Capitaine de Corvette TAILLIEZ.

Expédition du 27 août 1946

D'un canot, situé à l'aplomb de l'orifice du siphon, une gueuse est mouillée par 17 mètres d'eau. Le mattre PINARD plonge afin de la faire descendre dans le siphon. Voyant que l'inclinaison du tunnel n'est que de 45° environ et que la gueuse rencontre des obstacles nombreux, il l'accompagne jusqu'à ce qu'elle ait déroulé 28 mètres de corde.

La température de l'eau est de 12,5°.

Vers 11 heures, le Lieutenant de vaisseau COUSTEAU exécute une tentative en compagnie de DUMAS. Les plongeurs sont équipés de combinaisons imperméables de types différents. Celle de COUSTEAU se compose de deux parties réunies sur un cerceau métallique à la hauteur des hanches. L'embout buccal normal passe au moyen d'une jonction étanche à l'intérieur de la veste capuchon avec laquelle la lunette fait corps tout en s'appliquant sur le visage comme la lunette du type standard. La quantité convenable d'air entre le corps et la combinaison est fournie par des expirations du plongeur par voie nasale. Des soupapes tarées, disposées de manière appropriée, laissent échapper l'excès de gaz.

Les appareils respiratoires sont des COUSTEAU-GAGNAN tri-bouteilles. Les plongeurs sont munis de propulseurs de caoutchouc, d'une ceinture de lest, d'un couteau et de deux torches étanches, dont une de réserve. Cousteau emporte en outre une glène de filin de 100 mètres, tandis que DUMAS est chargé par surcroît d'un petit appareil respiratoire de secours, d'un piolet d'alpiniste et d'un manomètre de profondeur. Les deux hommes sont reliés par une drisse de 10 mètres, mais- n'ont pas de liaison directe avec la surface afin de préserver leur autonomie. Leur projet est de faire basculer la gueuse jusqu'au fond et de se servir de la corde de celle-ci comme guide.

D'après les renseignements fournis par OTONNELLI et NEGRI, les explorateurs s'attendaient à trouver un tunnel régulier descendant sur une longueur de 30 à 40 mètres, puis remontant aussitôt, suivant un profil indéterminé. La technique envisagée consistait dans ces conditions à attacher la glène de filin à la gueuse, au point le plus bas du siphon, et de remonter dans l'inconnu avec ce filin pour liaison. Toujours en tenant compte des données d'OTTONELLI et NEGRI, les plongeurs se lestèrent " lourds " pour avoir une bonne tenue sur le sol et pouvoir lutter contre des courants éventuels.

Ils amorcèrent 1a descentè à grande allure, car il était essentiel d'arriver au fond le plus rapidement possible, afin de pouvoir disposer du maximum de réserve d'air pour la reconnaissance de la partie inexplorée.

Malheureusement, les lieux ne se présentaient pas comme on pouvait le déduire des indications fournies antérieurement. Dès le départ, les plongeurs, par suite de leur excès de poids, déclenchèrent des avalanches de blocs dont ils faillirent être victimes. Puis, en faisant basculer la gueuse par dessus le dernier obstacle qui la retenait COUSTEAU laissa échapper, sans s'en apercevoir, sa glène de filin. La pente augmentant brusquement (environ 70) la descente se fit de plus en plus rapide, puis les plongeurs arrivèrent sur un talus de galets, incliné de 45° environ. Dans l'eau très limpide, les faisceaux des torches, bien que portant assez loin, ne rencontraient de paroi dans aucune direction. Le manomètre marquait 46 mètres, mais en réalité, la profondeur atteinte était certainement supérieure, bien qu'il soit impossible de dire dans quelle proportion, car après l'expédition on constata qu'il s'était rempli d'eau. Couseau fit sans succès une tentative en vue de rejoindre une voûte en s'élevant au-dessus de Dumas. En redescendant, il devait retrouver son compagnon à moitié inconscient. Lui-même ressentait des troubles analogues à ceux de l'ivresse des grandes profondeurs. La remontée s'effectua dans des conditions très difficiles et ne fut possible que grâce à l'énergie déployée par le Lieutenant de vaisseau Cousteau et la présence d'esprit du premier maître FARGUES qui, sentant que quelque chose " n'allait pas ", prit sur lui de tirer sur le câble de la gueuse, aidant ainsi les plongeurs à revenir à la surface.

Cette première descente montrait que le passage s'avérait plus difficile qu'on ne le pensait, et que la branche descendante n'était pas suivie immédiatement d'une branche ascendante, mais donnait dans une vaste cavité pleine d'eau, dont les dimensions et les contours restaient indéterminés. D'autre part, à aucun moment, les explorateurs ne décelèrent de trace de courant, bien que le débit extérieur de la Sorgue fût de l'ordre de 5 à 6 mètres cubes/seconde.

Une seconde plongée fut alors effectuée par le Commandant TAILLIEZ, accompagné du second maître MORANDIÉRE. Mais tenant compte des résultats de la première tentative, ils descendirent cette fois en suivant, non plus la ligne de plus grande pente du conduit, mais en nageant au ras de son toit. Dans ce but, ils se lestèrent plus " léger " et réduisirent à 3 mètres la drisse qui les encordait. En outre, ils restèrent en liaison avec la surface, au moyen d'une corde dont ils déroulèrent 80 mètres au cours de leur plongée, sans cependant noter de relèvement sensible de la voûte. A ce moment, le Commandant TAILLIEZ commença à ressentir les effets éprouvés le matin par les deux autres plongeurs, et décida de faire demi-tour.

Ainsi, malgré les scaphandres ultra-modernes employés, et la virtuosité exceptionnelle des plongeurs, il ne fut pas possible de résoudre l'énigme de Vaucluse.

Il est intéressant d'en analyser les causes pour voir si on peut espérer, un jour, forcer ce siphon.

Tout d'abord, il faut remarquer que les plongées n'ont été limitées, ni par la profondeur atteinte, ni par l'insuffisance d'autonomie, mais par suite d'un accident dans le remplissage des bouteilles dont l'air s'est trouvé, de ce fait mélangé à une certaine quantité d'oxyde de carbone, accident qui ne se reproduira plus. Une équipe, de la qualité de celle du G. R. S., peut donc normalement pousser plus loin. Les résultats dépendront d'une part : des moyens matériels qui seront mis en ouuvre et d'autre part de la disposition des lieux. De toutes façons, il s'agit d'une entreprise difficile, au-dessus des possibilités des spéléologues-scaphandriers d'occasion, qui voudraient s'y attaquer. Je souhaite que le G. R. S. puisse un jour disposer du temps nécessaire pour reprendre cette exploration, qu'il est seul, dans l'état actuel, des choses, à pouvoir tenter avec quelques chances de succès.

De toutes façons l'expédition du 27 août 1946 marque une date dans l'histoire de la spéléologie, car elle ouvre l'ère des prospections par plongées des grandes résurgences vauclusiennes. C'est elle qui m'a donné l'idée de m'attaquer par cette voie à la Fontaine des Chartreux et je suis persuadé que les années à venir verront se multiplier les essais de ce genre, qui, même lorsqu'ils ne permettront pas de passer en amont du siphon, donneront la possibilité de récolter de nombreux renseignements du plus haut intérêt.

 

III. - LA FONTAINE DES CHARTREUX A CAHORS (LOT) *

Topographie et description sommaire.

La Fontaine des Chartreux (la Divona Cadurcorum des Romains) est une belle résurgence vauclusienne, située sur la rive gauche de la boucle du Lot qui enserre Cahors, à 250 mètres en amont du célèbre pont Valentré. Elle se présente, comme Vaucluse, sous l'aspect d'un siphon-vasque, d'une surface d'environ 400 mètres carrés, fermé au Sud-Ouest par une voûte plongeante, constituée de strates de calcaire virgulien (J5b) plongeant vers le bas sous un angle assez accentué dû à un système de flexures complexe et de caractère très local.

La Fontaine est bordée au Sud-Est par un seuil-déversoir de 23 mètres de long, situé à la cote 112,50. Ce déversoir ne fonctionne pas à l'étiage, le débit de la résurgence étant absorbé par les prises d'eau de la Ville de Cahors ou leur trop-plein et les fuites qui aboutissent au Lot. Nous n'insisterons pas ici sur les débits de " Divona " au sujet desquels nous aurons à revenir dans une, prochaine étude; disons seulement, pour fixer les idées, que le débit d'étiage, compte tenu des fuites, doit être de l'ordre de un mètre cube/seconde et que les débits de crue peuvent atteindre aux environs de 12 mètres cubes/seconde.

 

* Martel, Les abîmes, p258 - La spéléologie au XXe siècle, p32 - Nouveau traité des eaux souterraines, p565 - La France ignorée, tome II, p97

La cote du plan d'eau oscille l'été aux environs de 111/112 mètres soit environ un mètre au-dessus du niveau d'étiage du Lot.

La température de l'eau est très variable; c'est ainsi que les 25 juillet, 4 et 12 août 1947, le thermomètre marquait 14° alors que les 30 et 31 août la température était de 16°. Ces températures prennent toute leur signification lorsqu'on les compare à celles des résurgences de la région qui se tiennent toutes aux environs de 12 degrés.

Préparation et organisation de l'exploration.

Telle est ainsi sommairement décrite cette " Divona " qui a intrigué les Cadurciens depuis les époques les plus reculées. Au printemps 1947, un comité formé de commerçants de Cahors à l'esprit entreprenant décide de tout mettre en ouvre pour essayer de percer le mystère de la Fontaine. J'eus la bonne fortune, grâce à M. l'Abbé LEMOZI, d'être chargé de l'organisation de l'exploration, avec carte blanche pour le choix des moyens et des dépenses à engager. Ayant eu connaissance de la tentative faite à Vaucluse en 1946 par le Groupe de Recherches Sous-Marines, je préconisai d'essayer de forcer le siphon en utilisant des scaphandres autonomes COUSTEAU-GAGNAN.

Avec les fonds mis à ma disposition par le Comité " Divona ", j'achetai deux scaphandres bi-bouteilles, plus un bloc bi-bouteille de réserve, des palmes CORLIEU et deux vêtements étanches du type utilisé par le Lieutenant de vaisseau COUSTEAU à Vaucluse. En outre, la Société "La Spirotechnique" mit gracieuse à ma dispositioir un troisième scaphandre. Je me procurai également 3 lampes torches étanches de scaphandrier. En dehors de ce matériel fondamental, je réunis l'ensemble des accessoires qui me paraissait pouvoir ètre nécessaire, tant pour la plongée proprement dite que pourla suitede l'exploration, au cas où 'je franchirais le siphon.

De leur côté, les ingénieurs et artisans de Cahors avaient étudié et réalisé un système de liaisonqui s'est révélé, dès la première expérience parfaitementau point. Un câble armé, à quatre conducteurs, à la fois souple et résistant, permettait de relier le plongeur au radeau de départ. Une manette branchée sur deux des conducteurs donnait la possibilité au scaphandrier de transmettre au poste de surface des signaux sonores et optiques, conformément à uncode convenu d'avance. Initialement, les deux autres conducteurs étaient destinés à permettre au plongeur de brancher un combiné téléphonique, au moyen duquel il pourrait, dans l'esprit des inventeurs,passer ses instructions, au radeau, une: fois le siphon franchi. Nous n'eûmes malheureusement pas l'occason d'utiliser ce dispositif, mais les deux conducteurs disponibles se révélèrent par la suite très utiles pour alimenter un petit: projecteur destiné à suppléer à l'insuffisance manifeste de l'éclairage fourni par les torches étanches.

EXPLORATION

Essai préliminaire du 25 juillet.

Pour essayer les appareils et reconnaître les lieux, je fis une première plongée le 25 juillet. Je n'avais pas d'éclairage et, à 12 mètres environ, je rencontrai un petit seuil que je pris, dans l'obscurité, pour l'amorce de la partie horizontale du siphon. Ce résultat semblait conforme aux indications données par MARTEL, d'après lesquelles la profondeur du siphon était de 13 m. 50.

Plongées du 4 août.

Un boulet de béton, relié au point " A " du radeau est largué depuis la veille dans la Fontaine. Son câble d'attache a une longueur de 13 mètres. Dans mon esprit, ce dispositif est destiné à faciliter la remontée en cas de nécessité. Je fis dans la matinée deux plongées le long de la ligne de plus grande pente, d'une durée totale de 7 minutes environ, puis une troisième, d'un peu plus de 7 minutes, en suivant la voûte, de manière à reconnaître la forme du conduit. (Voir plan et coupe.)

L'après-midi, au cours d'une première descente, j'essayai de faire tomber le boulet plus bas; je réussis à lui faire franchir un ressaut de 2 mètres environ, mais ce, déplacement souleva des nuages d'argile très fine, rendant la visibilité pratiquement nulle. Je fis encore deux tentatives, mais l'eau restait si trouble que je dus abandonner.

Au cours de cette journée, l'appareil COUSTEAU et les installations de surface ont donné toute satisfaction, en particulier le câble de liaison et l'appareil de signalisation ont rempli leur rôle d'une façon parfaite. M. FANTANGIE, l'actif spéléologue cadurcien, qui a été à l'origine de cette exploration, tenait le câble sur le radeau et est resté en relation si parfaite avec moi que j'ai toujours senti la liaison sans être gêné par elle.

Par contre l'éclairage s'est révélé, très insuiiisant. Les torches sous-marines ne portent guère à plus de 50 centimètres dans cette eau qui parait limpide, vue de la surface, mais qui tient en suspension des particules d'argile très fines. Le plongeur est donc obligé de tâtonner le long des parois et ses mouvements déplacent la vase déposée sur des strates qui pointent un peu partout.

Plongées du 12 août.

Premier essai à 8 h. 30; je remonte au bout d'un peu plus de 7 minutes, ayant troublé l'eau par un coup de palmes malheureux sur une roche couverte de vase

Je replonge à 10 heures, j'emporte une forte lampe électrique étanche, alimentée par un câble spécial depuis la surface, par un courant continu de 6 ampères sous 12 volts. J'ai également en secours une torche sous-marine. Je suis lesté un peu lourd et dois, avec la grille de la lampe, me repousser de la paroi pour éviter de déplacer de l'argile avec mes palmes. J'avance lentement, car les deux câbles me freinent considérablement malgré mon excès de poids. Arrivé au puits, je me laisse descendre presque sans faire de mouvements. Ce puits s'élargit et descend toujours, quoiqu'un peu moins à pic depuis quelques mètres. J'ignore à ce moment à quelle profondeur je me trouve et depuis combien de temps je suis parti. J'estime imprudent dans ces conditions de poursuivre seul l'exploration et je me décide, non sans regret, à remonter. Je suis surpris d'apprendre à mon retour au radeau que la plongée n'a duré que 7'20, comme la première, mais on a lâché 32 mètres de câble au lieu de 25, ce qui semble indiquer que j'ai atteint la cote -25.

Vers 11 heures, M. PRIOLO, un excellent nageur cadurcien, qui était resté en secours sur le radeau pendant mes descentes, effectua une reconnaissance dans le Lot pour repérer l'orifice d'une galerie de la Fontaine, dans laquelle, d'après une légende populaire, un pêcheur aurait autrefois plongé à la poursuite d'une carpe. L'après-midi, nous pénétrons M. PRIOLO et moi dans la cavité repérée le matin, qui n'est qu'une sorte de poche, de 2 mètres de profondeur environ. On sent très nettement des venues. d'eau froide, qui arrivent par des fissures imperceptibles, mais il n'y a aucun passage à espérer; Tant que nous y sommes, nous visitons les berges et le fond du Lot. Nous repérons plusieurs pertes, dont une particulièrement importante au milieu d'un amas de gros blocs situés à peu près au droit de l'extrémité sud-est du deuxième bassin de la Fontaine (non représenté sur le croquis).

. Ces divers essais montrant que le siphon de " Divona "est d'une ampleur toute autre que celle que nous avions pronostiquée, je décidai de faire appel au concours de plongeurs professionnels. Grâce au bienveillant intérêt porté à notre exploration par le Capitaine de Corvette TAILLIEZ et le Lieutenant de vaisseau COUSTEAU, je pus compter sur l'aide de deux excellents scaphandriers FARGUES et MORANDIÈRE, qui avaient participé tous deux à l'expédition faite à Vaucluse en 1946 par le Groupe de Recherches Sous-Marines. Tous ceux qui liront ces lignes se souviendront certainement du tragique accident qui, deux semaines plus tard, coûta la vie au premier maitre FARGUES, alors qu'il venait de battre le record de plongée en scaphandre léger, par 120 mètres de fond. Cet audacieux plongeur était, en outre un camarade charmant et dévoué, dont la disparition prématurée a profondément frappé tous ceux qui le connaissaient.

Plongées des 30 et 31 août.

En arrivant à Cahors le 30 au matin, une grosse déception m'attend; j'apprends en effet que les grandes bouteilles d'air de réserve que nous avions fait venir sont très incomplètement chargées. C'est là un regrettable incident susceptible de compromettre le résultat de l'expédition. Il ne peut être question de plonger à trois et il est évident que je dois laisser partir seuls les deux professionnels, qui utiliseront bien plus efficacement que moi la quantité d'air dont nous disposons.

A 8 heures, ils plongent ensemble, sans liaison entre eux; FARGUES dévide avec lui, un touret sur lequel sont enroulés 50 mètres de cordelle. Ils remontent environ 7 minutes plus tard, ils, ont atteint une paroi verticale alors qu'ils arrivaient au bout de leur filin; celui-ci a été maintenu tendu, pour servir de guide ultérieur, en coinçant le touret entre des blocs au pied de la paroi qui semble former le conduit suivi.

A 9 h 10, nouvelle plongée. FARGUES est relié au radeau par le câble, dont cette fois, deux des conducteurs sont branchés sur une lampe à main munie d'un réflecteur, dispositif réalisé par M. BAUDIN, électricien à Cahors. L'expérience devait montrer l'amélioration considérable que représente ce nouveau système d'éclairage qui permet par surcroît de donner les temps aux plongeurs. FARGUES emmène aveclui un deuxième touret. Les deux hommes descendent à une allure très rapide; en 2 minutes, ils sont à l'extrémité du filin de 50 mètres posé précédemment. FARGUES reste au point le plus bas contrôlant, an moyen du cordonnet du deuxième touret, son camarade qui remonte le long de la paroi découverte à la recherche d'une issue. Les deux hommes reparaissent au bout d'un quart d'heure environ MORANDIÈRE n'a pas trouvé d'orifice dans cette paroi qui, d'abord verticale, s'incline sensiblement ensuite vers .l'entrée.

Le 31 août, je fais une reconnaissance rapide avec MORANDIÈRE pour m'assurer que le conduit suivi la veille avec FARGUES est bien celui dans lequel je m'étais engagé précédemment; il en est bien ainsi et il n'y a en définitive qu'un seul puits.

FARGUES et MORANDIÈRE repartent à nouveau; FARGUES reste encore au point le plus bas du premier puits pour contrôler MORANDIÈRE tandis que celui-ci fouille la paroi; il finit par trouver un large conduit, de dimensions comparables au premier et aussi déclive, mais encore plus accidenté, dans lequel il s'engage, déroulant 27 mètres de cordonnet. FARGUES lui transmet à ce moment le signal de retour car il est à court d'air. Lorsque les deux hommes arrivent à la surface, les bouteilles de FARGUES sont complètement vides. La plongée a duré un peu plus de 13 minutes. Le point extrême atteint se trouve à environ 80 mètres du radeau; il est impossible de fixer avec précision la profondeur correspondante, mais d'après les diverses observations faites, elle doit être de l'ordre de 60 mètres. Pour apprécier l'effort réalisé, il faut se représenter les difficultés d'une pénétration par plongées, dans une obscurité quasi totale, au milieu de strates ou d'éperons de roches pointant de toutes parts et cela dans une eau à température relativement basse. Aussi faut-il considérer que, dans l'état actuel de nos moyens, la plongée profonde du 31 août met un point final à l'exploration de la Fontaine des Chartreux. !

La fin de la matinée fut consacrée à l'examen des voûtes. Successivement MORANDIÈRE, moi-même et FARGUES, fouillâmes les moindres anfractuosités, mais nous ne trouvâmes aucun passage permettant de tourner les difficultés de franchissement du siphon par le bas.

Observations et résultats.

Les résultats topographiques sont consignés dans les vues en plan et en élévation. Il y a lieu de remarquer, qu'à part le plan de l'extérieur de la Fontaine (trait continu) levé avec précision par M. l'Ingénieur des Ponts-et-Chaussées MAUREILLE (1), les croquis du siphon soit grossièrement approximatifs; seuls quelques points repères ont pu être déterminés avec.quelque précision. La vue en coupe représente le rabattement sur le plan d'azimut 135° des coupes successives suivant les plans de plongée.

Il est assez remarquable que le niveau de ce siphon-vasque se trouve,à l'étiage, à environ un mètre au-dessus du Lot, alors que le lit de cette rivière n'est séparé de la Fontaine que par une distance horizontale inférieure à 10 mètres. Nous reviendrons ultérieurement sur la question des débits de " Divona " et sur la comparaison entre ses débits et ceux du Lot. Mais dès maintenant il faut noter que ce siphon, quasi tangent au Lot, s'enfonce à plus de50' mètres en dessous de son lit.

Plus curieuses, encore sont les observations de température. Les 25 juillet, 4 et 12 août, les eaux de " Divona "étaient de 14°, comme je l'ai indiqué précédemment, et parallèlement, celles de la Fontaine de Saint Georges (2) étaient de17-18 degrés. Les 30/31 août, ces températures s'élevaient respectivement à 16 et 21 degrés. D'autre part, des expériences anciennes, mais sérieusement faites, prouvent que les niveaux de Saint-Georges et de "Divona "sont en relation étroite et que, par suite, ces deux résurgences communiquent avec un réseau souterrain commun. Cette constatation doit rester présente à l'esprit, lorsque l'on veut rechercher les causes de la température anormale de la Fontaine dés Chartreux.

 

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(1) Je dois remercier tout particulièrement M. MAUREILLE dont le Journal des plongées tenu avec la plus parfaite minutie m'a été d'un précieux concours.

(2) Fontaine située un kilomètre environ en amont et sur la même rive du Lot (voir la carte schématique).

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Pour interpréter cette anomalie, on peut envisager, deux hypothèses. La première, assez en rapport avec les constatations faites au cours des plongées, serait que la flexure directrice de l'orientation du siphon, conduise les eaux à une profondeur telle qu'il y ait réchauffement par effet géothermique. Cette hypothèse semblerait à première vue corroborée par les résultats de l'examen effectué par M. GÈZE de l'échantillon de vase (1) ramené sur ma demande par FARGUES de la cote - 45. Mais il faut tenir compte de la relation entre " Divona " et Saint-Georges. Or les températures relevées pour cette dernière ne peuvent s'interpréter que par des infiltrations du Lot, à partir de plans d'eau surélevés par les anciens barrages de navigation qui subsistent toujours. Des mesures de température effectuées l'hiver permettront d'ailleurs de trancher la question. Je signale en effet que devant l'intérêt des problèmes posés par " Divona ", le service des Grandes Forces Hydrauliques, à la demande de M. MAUREILLE, va probablement installer aux Chartreux une station d'observations.

 

IV. - ENSEIGNEMENTS DES EXPLORATIONS DE VAUCLUSE
ET DES CHARTREUX

AU POINT DE VUE DE LA TECHNIQUE DES PLONGÉES

Je voudrais maintenant, pour terminer, tirer de ces explorations des conclusions pratiques sur l'emploi de scaphandres légers pour l'exploration des résurgences vauclusiennes.

Le point de vue auquel je me place est celui des spéléologues, donc, en principe, de scaphandriers d'occasion et non de professionnels particulièrement remarquables, comme; ceux de l'équipe du G. R. S.

Ceci posé, j'estimé que dans l'état actuel du matériel dont nous pouvons disposer, il faut considérer que, même si on affaire à un siphon comportant une branche ascendante vers l'amont qui ne soit pas très éloignée des profon'deurs supérieures à 30 mètres sont un obstacle infranchissable pratiquement.Toutefois des dispositifs nouveaux sont à l'étude qui permettraient éventuellement de repousser cette limite à 40/45 mètres environ.

Protection contre le froid

Les indications que je vais donner relatent les constatations que j'ai faites au cours de mes plongées à " Divona " et ailleurs. Elles ont évidemment un caractère personnel et leur valeur est de ce fait relative, puisque les effets du froid dépendent de la résistance individuelle de chacun.

Voici donc ce que j'ai observé en ce qui me concerne :

Eau à 16° : pas de protection nécessaire
Eau à 14° : protection du bulbe indispensable; un simple passe-montagne en laine est suffisant; sur le corps un chandail est à conseiller.
Eau à 12° : un chandail sur le corps est à la rigueur suffisant; deux épaisseurs de laine sont cependant à recommander. Un passe-montagne en laine protège encore efficacement le bulbe.


(1) Argile jaunâtre et débris calcaires, provenant des calcaires marneux du Kimméridgien à Eaogyrn virgula (Virgulien) dans lesquels s'ouvre la cavité; petits grains de quartz assez nombreux et rarissimes grains de limonite, pouvant résulter du remaniement des dépôts sidérolitiques fréquents sur les plateaux et dans les gouffres de la région. Dans la plupart des résurgences du Quercy, ces résidus sidérolitiques se montrent plus abondants. II semblerait donc que le parcours souterrain des Chartreux se fait en majorité assez loin de la surface ou, dans tous les cas, que la liaison avec des cavités extérieures n'est pas directe (Bernard GÈZE).



Pour les températures de l'ordre de 10 à 14 degrés, la solution générale à préconiser me parait être un vêtement, non étanche, en caoutchouc mousse tranché, taillé sensiblement sur le modèle d'un costume de bains style 1900 et s'ouvrant au moyen d'une fermeture éclair. La protection pourra être renforcée. éventuellement, au moyen de sous-vêtements en laine fine portés à même la peau sous le caoutchouc mousse.

Dans le cas des eaux très froides des rivières souterraines des massifs montagneux, il faudra peut-être se résoudre à adopter des combinaisons étanches à remplissage d'air, mais ces combinaisons, outre qu'elles nécessitent de la part du scaphandrier une sérieuse expérience que les spéléologues ne pourront pas en général avoir, ont l'inconvénient de diminuer la mobilité et d'augmenter les risques d'accrochage sur des becs rocheux.

Lorsque la profondeur sera faible, peut-être sera-t-il préférable d'employer des combinaisons collantes en feuille de caoutchouc mince recouvrant des vêtements en lainages fins.

Avant de quitter cette question de défense contre le froid je crois utile de souligner qu'il faut être mieux protégé pour des plongées profondes que pour le passage de simples voûtes mouillantes, même assez développées en longueur. Ceci non seulement en raison du séjour plus long dans l'eau mais aussi parce que le froid amène le plongeur à respirer trop rapidement, donc à réduire son autonomie.

Liaison avec l'extérieur

Le procédé du boulet qui consiste à basculer dans l'eau un poids dont la corde servira de guide et d'aide aux scaphandriers me parait à éliminer. Son utilité me semble contestable et si cette solution est admissible dans des gouffres dont les parois sont propres comme Vaucluse, elle est à écarter dans les siphons aux parois enduites de vase comme celui de "Divona ", chaque mouvement du boulet ou de sa corde déplaçant des particules fines du dépôt qui réduisent la visibilité.

A mon avis, le plongeur de tête doit être relié à la surface par une corde, ou mieux, par un cible, lui permettant d'envoyer des signaux suivant un code convenu d'avance. Cette corde ou ce cable doivent-être fixés au scaphandrier de manière que celui-ci puisse en cas de nécessité se libérer instantanément.

Il y a intérêt à ce que le deuxième plongeur, s'il y en a un, ne soit pas attaché à un point déterminé du cable, mais ait la possibilité de faire coulisser la liaison le long de celui-ci. II pourra ainsi se rapprocher du plongeur de tête en cas de besoin, sans demander un supplément de câble risquant de se coincer ou de s'accrocher et, en outre, les deux hommes ne se gêneront pas mutuellement si leurs cadences sont différentes.

Comme je l'ai dit plus haut, il est infiniment plus sûr et plus agréable de pouvoir communiquer par signaux avec la surface et j'ai indiqué dans quel sens la question avait été traitée à Cahors. Le code peut être choisi suivant les convenances personnelles de chacun. Cependant l'expérience de Vaucluse et des Chartreux a montré qu'il est prudent de prévoir, indépendamment d'ailleurs du code de signalisation, la convention suivante : si l'équipe de surface constate une accélération brutale du rythme de la demande de corde ou de câble, elle doit en conclure qu'il y a de fortes probabilités pour que les plongeurs tirent, non pas pour progresser mais pour s'aider à remonter. Il faut donc que les camarades de l'extérieur, non seulement cessent de donner du mou, mais tirent carrément sur le filin.

Eclairage.

La solution indiquée à propos de l'exploration de la Fontaine des Chartreux me parait résoudre d'une façon suffisante le problème de l'éclairage. Je rappelle qu'il consiste en une ampoule de lanterne d'auto, légèrement survoltée pour compenser les pertes dans l'eau et montée avec un réflecteur, mais sans verre de concentration des rayons. Au moyen de cet appareillage, il est également possible de donner les temps aux plongeurs. Bien entendu. ceux-ci doivent emporter une torche de secours. Si on ne dispose pas de lampes étanches de scaphandrier, on peut se contenter d'un dispositif dans lequel les piles, seules, sont à l'abri de l'eau, ce qui n'est pas difficile à réaliser.

Appareils divers.

Nous n'avons pu disposer cet été de 3 appareils cependant indispensables : manomètre de profondeur, boussole et montre étanche sous quelques dizaines de mètres d'eau. Cette lacune est comblée à l'heure actuelle pour les manomètres et montres. En ce qui concerne la boussole, il parait qu'il existerait aux "Surplus" des modèles américains répondant à nos besoins.

Les indications données dans cet exposé, permettront, je l'espère, aux spéléologues que tente l'inconnu des résurgences vauclusiennes, de conclure que l'heure est venue de constituer des équipes de plongée et de tenter systématiquement l'exploration des siphons vasques. Nous connaitrons certainement des échecs, mais au fur' et à mesure que notre expérience augmentera, il sera sans aucun doute possible d'améliorer les performances et de percer le mystère d'un grand nombre de ces résurgences.