Guy DE LAVAUR (1)

L'exploration des siphons

et des fontaines vauclusiennes (2)

Actes du 1er congré Internationnel de Spéléologie - Paris 1953 - Tome IV

Depuis quelques années, la recherche souterraine s'est orientée vers les tentatives de franchissement des siphons des rivières souterraines et l'exploration des résurgences vauclusiennes.

J'écarte de la présente note les essais effectués en plongée libre, car, bien qu'ils fassent le plus grand honneur au courage et aux qualités sportives de leurs auteurs, ils ne doivent pas être considérés comme représentatifs d'une méthode susceptible d'apporter des résultats féconds.

Je n'envisagerai donc ici que le procédé de plongée en scaphandre et plus spécialement en scaphandre autonome à air.

A l'heure actuelle, les tentatives effectuées sont déjà nombreuses et certaines ont été couronnées de succès. Avant d'entrer dans plus de détails, il faut d'abord distinguer deux catégories de plongées

1) dans les fontaines vauclusiennes;
2) dans les siphons de rivières souterraines ou dans les résurgences siphonnantes non vauclusiennes.

Dans les fontaines appartenant réellement au type vauclusien, aucun essai n'a permis, jusqu'à présent, à ma connaissance, de franchir l'obstacle et je crois que, dans l'état actuel de nos moyens, il est peu probable que nous enregistrions des succès appréciables si on se place au point de vue un peu élémentaire du passage du siphon. Mais l'étude en plongée de ces fontaines présente cependant un grand intérêt qui justifie les efforts déployés pour pénétrer dans leurs eaux mystérieuses. Si, au départ, les recherches entreprises avaient pour but essentiel de retrouver l'air libre en amont du siphon, nous n'en sommes plus là aujourd'hui. Il faut maintenant considérer qu'à côté de la spéléologie classique, il en existe une nouvelle variante qui est celle de l'étude des galeries noyées. Le scaphandrier spéléologue se doit maintenant d'observer, de relever les plans et de photographier tout ce qui, dans le monde souterrain, se trouve sous l'eau, de même que l'océanographe étudie, ce qui se passe dans la mer.

A la différence des recherches dans les fontaines vauclusiennes, les plongées dans les siphons des rivières souterraines ont pour but essentiel de pouvoir explorer ces rivières à l'air libre au-delà de l'obstacle. Plusieurs essais de ce genre ont été couronnés de succès, pour ne parler que de ce qui a été fait en France. Je citerai notamment l'exploit du Lieutenant de vaisseau ALINAT aux Vitarelles, qui franchit un siphon de 115 mètres et celui de LOMBARD au Lirou qui passa, à deux reprises, deux longs siphons.

Il est certain que dans les années à venir, les plongées souterraines de tous ordres se multiplieront et c'est pourquoi il apparaît nécessaire de faire le point de la technique correspondante, telle qu'elle peut déjà se dessiner après quelques années d'expérience.

 

I. - LE MATÉRIEL

Le matériel de base est évidemment le scaphandre et, en France du moins, le scaphandre autonome à air. Le type le plus au point est le Cousteau-Gagnan dont les caractéristiques sont assez connues pour que je n'y revienne pas. J'insisterai par contre sur l'éclairage, la signalisation et la protection contre le froid.

Eclairage. - Il existe à l'heure actuelle une excellente torche électrique à piles fabriquée par la Spirotechnique. Son étanchéité est parfaite et son système optique à foyer réglable est très pratique. En eau douce, on peut d'ailleurs se contenter de n'importe quel projecteur noyé alimenté par piles situées dans un boîtier étanche.

Toutefois, ces dispositifs me paraissent constituer surtout des moyens de reconnaissance ou de secours. La solution la meilleure est, à mon avis, l'alimentation par câble, depuis une batterie d'accus installée en surface, d'une lanterne d'auto munie de réflecteur mais sans verre de concentration des rayons.

Signalisation. -- Au moyen de l'appareillage ci-dessus décrit, il est également possible de donner les temps aux plongeurs par extinction de courte durée de 5 en 5 minutes.

De son côté, le scaphandrier peut, au moyen du même câble, si celui-ci est muni de 4 conducteurs, communiquer par signaux codifiés avec la surface.

Enfin, le câble réalise une liaison mécanique entre le poste extérieur et les plongeurs qui peut être de la plus grande utilité.

A titre indicatif, j'indique ci-après le code que j'utilise :

Tout va bien -- -- -- -- 4 petits trais
Tirez ---- 1 trait long
Tirez lentement ---- -- 1 trait long 1 trait court
Stop ---- ---- 2 traits longs
Donnez du mou ---- ---- ---- 3 traits longs
S.O.S ------------- 1 trait continu
     

Protection contre le froid. - Ceci me parait titre l'élément essentiel de la sécurité en plongée. Le bulbe en particulier doit être parfaitement protégé contre le froid.

Ceci peut être réalisé

- soit par des revêtements en caoutchouc mince sous lesquels le scaphandrier est muni de lainages ;
- soit par les combinaisons à volume d'air constant;
- soit enfin par une combinaison et un casque en caoutchouc mousse, solution à laquelle vont mes préférences.

 

II. - ORGANISATION DES PLONGÉES

Là première règle formelle est qu'on ne doit jamais plonger seul sans une excellente liaison avec l'extérieur et même dans ces conditions, il ne faut le faire qu'en cas d'absolue nécessité.

Il est indispensable de constituer des équipes de plongeurs qui aient eu l'occasion de s'entraîner ensemble assez souvent pour que tous les signaux conventionnels puissent être interprétés par un réflexe automatique suffisamment bien établi, pour jouer même en cas de déficience de l'esprit pour une cause accidentelle ou physiologique, telle que la narcose de l'azote, par exemple. Les opérateurs du poste de surface doivent être rompus aux manoeuvres au point de " sentir " leur camarade au bout du' câble, même en l'absence de signaux. Equipe de fond et équipe de surface doivent être interchangeables et avoir pratiqué en commun un entraînement méthodique en mer, en s'astreignant à opérer comme s'ils se trouvaient dans l'obscurité. A cet égard, il serait bon de faire des plongées de nuit.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, la plongée souterraine est appelée à connaître des développements considérables et il faut dès maintenant, si l'on veut éviter des accidents certains, envisager la constitution de groupes de scaphandriers spéléologues auxquels il serait fait appel lorsqu'il s'agira de franchir des siphons ou d'explorer des fontaines vauclusiennes.

Ceci existe en fait en Italie et d'une façon officielle en Angleterre. Dans ce pays le " Cave diving group " détient l'exclusivité des plongées souterraines. Pour en faire partie, il faut passer un examen théorique et pratique extrêmement sévère. .

Je viens de faire allusion à la spéléologie subaquatique en Angleterre et en Italie. Dans ces pays, le scaphandre utilisé n'est pas du type à air mais du type à oxygène. Cet appareillage ne permet pas de descendre sans danger à plus de 10 mètres mais l'autonomie est beaucoup plus grande qu'avec le scaphandre à air. 'Cette augmentation de l'autonomie, qui constitue un avantage certain ne va pas sans une aggravation' des risques et sans doute est-ce pour cela qu'il existe déjà dans ces pays une règlementation de fait de la plongée souterraine.

En raison des différences de technique, les essais de passage de siphons de grande longueur ont connu plus de succès en Angleterre et en Italie qu'en France. Par contre, dans ce pays, la reconnaissance des fontaines vauclusiennes a été plus activement' poussée.

Si, débordant le cadre national, on envisage le problème général de la plongée souterraine, il apparaît éminemment désirable de voir en France un organisme central groupant tous les scaphandres spéléologues qui pourrait mettre en quelque sorte en " pool a avec nos collègues anglais et italiens les résultats et les techniques de la plongée souterraine.


(1) Président du Spéléo-Club de Paris, Secrétaire général du Comité National de Spéléologie.
(2) Communication présentée le 12 septembre 1953.