PLONGÉES SOUTERRAINES

 

par Robert LACROUX (*)  

in Spelunca n°1 1969, p. 10-19.

 

A l'occasion d'une 87ème plongée en grotte, réalisée au cours de l'été 1967, nous établissons dans cette note le bilan de plus de 10 années de plongées souterraines.
Ces différentes plongées ont eu lieu principalement dans les Causses bordant l'extréme SW du Massif Central, les Pyrénées et surtout l'Ardèche.

Ce sont les obstacles rencontrés dans les cavités des magmfiques gorges de l'Aveyron, entre Saint-Antonin et Gazais, qui m'ont incité à tenter le franchissement de ces siphons, tout d'abord avec un appareil respiratoire de pilote, récupéré sur une épave d'avion, puis avec un Commheines, encombrant et rendu dangereux par ses tuyaux annelés, et enfin un Aquamatic, certainement le mieux adapté à la plongée souterraine.

I - CAUSSES DU TARN-ET-Garonne et DU LOT

Grotte de Thouriès (Cazals, Tarn-et-Garonne) 502,25 - 202,25 - 165.

Après 30 m de progression dans la strate noyée constituant l'entrée, on rencontre d'une poche d'air au delà de laquelle la voûte plonge à nouveau. Le point atteint fut dégagé au cours du pompage organisé par A. Cavaillé en 1958 [1], et largement dépassé puisque 180 m de galeries furent vidées de leur eau : ce qui montra, mais évidemment a posteriori, l'absence totale de chances de franchissement en plongée d'un tel siphon.

Grotte des Vipères (Cazals, Tarn-et-Garonne) 549,95 - 202,25 - 148.

En 1950, exploration en deux tentatives de 20 m de la diaclase noyée des Vipères ; plongée rendue difficile par l'étroitesse de la faille. Ce siphon devait étre franchi en 1958 par Cobos et Sabathié il avait 25 m de long et j'avais donc été très près de le franchir.

Grotte du Capucin (Saint-Antonin, Tarn-et-Garonne) 465-202,15­ - 198.

Cette cavité s'ouvre dans la parois du cirque de Bone, dans les gorges de l'Aveyron. Elle se compose d'une galerie sèche de 250 m de long au premier tiers de laquelle s'ouvre une diaclase étroite barrée, après une trentaine de m, par un siphon. J'ai franchi ce siphon le 6-8-1953 et ce fut enfin un premier succès : cette plongée autorisa l'exploration de 800 m de galeries nouvelles, portant ainsi l'ensemble à plus d'un kilomètre. Les nouvelles galeries du Capucin nous offrirent, outre le spectacle d'une extraordinaire érosion, deux curiosités supplémentaires : une large conduite forcée couturée de coups de gouge, surcreusée d'un canyon profond, mais dont la largeur n'excède pas 40 cm : un spéléologue se déplaçant au fond de cette fente ne laisse apparaître qu'une tète qui progresse ainsi au ras du sol ! La deuxième curiosité est encore plus inattendue : des plaquettes de calcite minces découpées et ajourées par des ruissellements ; ceux-ci ont ensuite érodé l'argile sous-jacente laissant subsister, sous les parties inattaquées de la calcite, de petites cheminées de fées atteignant jusqu'à 20 cm de hauteur.

Enfin, dans cette même région, le franchissement successif de deux voûtes mouillantes dans la Résurgence de la Gare, voisine de la Grotte des Vipères, permettait l'exploration d'une centaine de m de cette petite rivière souterraine.

Gouffre de Roque-de-Cor (Montvalent, Lot) 546,82 - 285- 245. (Brive S.E).

Dans cette grande rivière souterraine, affluent de la rivière de Padirac, et que nous avons décrite par ailleurs [2] une tentative de plongée en libre fut effectuée dans le siphon terminal aval, à plus de 1 km de l'entrée, mais sans résultat.

II - ARDECHE

Parmi la cinquantaine de plongées réalisée en Ardèche, les plus marquantes, à des titres divers, furent les suivantes :

A - Bassin de Saint-André de Cruzières

Event de Peyrejal (St-André-de-Cruzières, Ardèche) 747,55 - 226 - 170. (Alès NE).

A 2 km de St-Paul-le-Jeune, la rivière la Claysse disparait sous terre dans la Goule de Sauvas ; ses eaux réapparaîtront au jour par de nombreuses résurgences : la grotte de la Cocalière, l'Évent de Peyrejal, le Peyrol de Chadouillet et enfin, pour son cours pérenne, le Peyrol du Moulin.

Nous avons cherché à connaître plus particulièrement le fonctionnement du système Goule de Sauvas-Event de Peyrejal dont la continuité est attestée par une méthode originale : l'une et l'autre cavités sont jonchées des habituels détritus d'un tout-à-l'égout : boîtes de conserves, chaussures, vieux pneus. Ces concurrents directs de la fluorescéine prouvent indubitablement la communication Sauvas­ Peyrejal.

Nous avons tout d'abord attaqué le réseau par l'aval, c'est-à-dire par l'Évent de Peyrejal : une galerie de belles dimensions, 4 x 4 m, procure un parcours facile jusqu'à un lac : au-delà de celui-ci, un ressaut d'une douzaine de m vient plonger dans un magnifique siphon quasi vertical, dont la voûte se perd rapidement dans une eau limpide.

En juillet 1962, au cours d'une première plongée, 10 m du siphon sont parcourus, puits oblique débouchant dans une salle dont la voûte apparaissait remontante. Une chance s'offrait donc d'un siphon relativement court, espoir vite neutralisé par ma deuxième plongée la salle n'est qu'une cloche au-delà de laquelle la voûte plonge à nouveau ; après deux tentatives, la partie la plus basse de la voûte est atteinte et je m'engage enfin dans la partie remontante. Les frottements de la corde obligent à s'agripper à la pente croulante de graviers et de boue ; la remontée est très pénible, épuisante, mais, à bout de souffle, j'émerge enfin de l'autre côté, tant espéré, du siphon, juste assez pour voir une splendide galerie s'enfonçant dans l'obscurité.

Enfin, le 18 août, solidement appuyés par A. Marti, A. Mailhot et son groupe, bien équipés, téléphone à la ceinture, nous franchissons avec A. Ichkanian le siphon long au total de plus de 35 m et prenons pied sur une petite plage de sable. L'exploration fut pleine de suspense : galeries de grande taille, 4 à 6 m de section moyenne, avec de nombreux affluents latéraux que nous négligeâmes.

Après 800 m de parcours, la galerie change soudain de configuration de larges piliers stalagmitiques apparaissent puis se multiplient au point de rendre la progression malaisée. Nous comprenons que nous avons perdu le « chemin de l'eau » et, revenant en arrière, nous trouvons en effet, au ras du sol, une large galerie basse : nous la suivons et, après une étroiture ensablée, réapparait la galerie active, érodée, nettoyée et de parcours facile. Ce furent la fatigue et, disons- le, la baisse du moral qui nous firent rebrousser chemin sans avoir vu le bout de la galerie explorée. Rééquipement, plongée l'un après l'autre, retrouvailles avec notre équipe, frigorifiée et inquiète, le retour fut sans histoire. Nous étions restés deux heures derrière le siphon et avions découvert 1.500 m de galeries nouvelles.

Plus coriace encore se révéla, à l'autre extrémité du réseau, le point d'engouffrement des eaux de la Claysse, la Goule de Sauvas cette perte, décrite par Martel dans « La France Ignorée » [3], est dangereuse et ne doit être pratiquée que par beau temps.

400 m d'une diaclase très érodée, coupée de nombreuses marmites de géant et de ressauts abrupts, viennent aboutir à un joint de strate presque immédiatement noyé. Une première plongée me permet d'enlever un premier siphon, long de quelques mètres seulement puis, l'année suivante, un 2e de dimensions voisines puis, l'année suivante, un 3e, nettement plus long ! Actuellement, de nouvelles plongées me conduisent à errer dans une immense salle noyée dont je n'arrive pas à trouver la sortie : l'un des angles de cette salle reste à explorer, mais ceci nécessitera des précautions car, à cette distance, l'assurance est illusoire.

Plongée, enfin, dans 2 des 4 siphons de la 2e résurgence du système, le Peyrol de Chadouillet, qui fut le théâtre en 1955 de la tragique plongée de Piccinini : le siphon amont, reconnu comme un regard sur le lit pérenne de la rivière de la Cocalière, fut remonté sur 35 m d'une conduite forcée de parcours facile mais toujours noyé aussi loin qu'éclairait la torche. Le siphon de l'affluent N est un profond puits boueux qui se termine par une étroiture infranchissable.

Autres plongées à St-André-de-Cruzières

Siphons latéraux du Peyrejal : la longueur et la profondeur du grand siphon du Peyrejal en rendent incommode la fréquentation et incitent à rechercher un autre passage.
Le boyau qui s'ouvre sur la droite de la galerie principale, près de l'entrée, se termine sur une minuscule faille noyée. Couché au fond de cette faille, je n'ai pu passer que la tête de l'autre côté et apercevoir la continuation de la galerie. Par contre, le siphon qui termine la galerie du Lac put être franchi après une désobstruction à la pelle sous 3 m d'eau. Il me fallut ouvrir un chenal de 3 m de long dans la masse de gravier et de vase qui touchait presque le plafond pour pouvoir me glisser et émerger enfin, derrière le siphon, dans une grande galerie ; une nouvelle voûte mouillante ferme le passage, après exploration d'une centaine de m de galeries nouvelles.

Peyrol de Chazelles (St-André-de-Cruzières, Les Vans, Ardèche) 748,70 - 225,30 - 155. (Alès NE).

Echec devant une bouche trop étroite qui nécessite une désobstruction.

Event de la Bourbouille (id) 750 - 224 - 180.

Un mauvais souvenir restera attaché à cette cavité : galeries d'accès effroyablement boueuses et glissantes, siphon non moins boueux dans lequel la progression doit se faire à tâtons dans l'obscurité complète, la torche étanche éclairant à peine sur une dizaine de cm. Salle émergée après 10 m ; la boue rend dangereuse la poursuite de l'exploration.

B - Réseau Réméjadou-Bourbouillet-Espéluches

Cet important système est très complexe et son fonctionnement n'a pu être élucidé jusqu'ici.

Aven du Réméjadou (St-Alban-sous-Sampzon, Joyeuse) 753,75 - 239,95 - 250. (Alès NE).

Cet aven de 30 m s'ouvre dans les solitudes du lapiaz boisé qui sépare Joyeuse de la vallée du Chassezac c'est un aven d'effondrement, regard sur une importante rivière souterraine pérenne dont la résurgence reste indéterminée : est-ce le Bourbouillet ou les Espéluches, à 3 km de là (?).

Le fond du Réméjadou est constitué d'un cône d'éboulis qui délimite deux siphons : le 7-8-1965, j'ai plongé dans le siphon aval une première voûte franchie, j'atteins une salle à plafond bas, puis suis obligé de descendre d'une dizaine de m pour déboucher, stupéfait, dans le plafond d'une immense salle noyée dont les dimensions donnent au plongeur, à cause de la limpidité de l'eau, l'impression d'être suspendu à la voûte d'un théâtre ! La continuation du siphon est parfaitement visible au fond de la salle mais je laisse à d'autres la joie d'y accéder, sous une hauteur d'une trentaine de m d'eau !

J'ai, par contre, franchi le siphon amont, long de 25 m, d'une large galerie qui se poursuit, au delà, dans des dimensions identiques.

Event des Espéluches (cf. Réméjadou) 724 - 238 - 160.

Il s'agit d'un des exutoires de trop-plein de la rivière du Réméjadou, siphonnant au bout de 40 m. J'ai franchi ce siphon, chatière très basse de 10 m de long, et découvert une haute galerie tourmentée où coule la rivière tant recherchée. Une rapide exploration ayant montré la possibilité de vider le siphon, ce travail fut réalisé quelques jours plus tard.

Après 100 m de parcours, nous arrivons devant un nouveau siphon. Sur sa droite, une affluent noyé, étroit et sinueux ; au plafond, une galerie fossile qui nous permet de contourner d'abord le premier siphon, puis un second. Nous reprenons l'exploration de la galerie principale où nous nous heurtons à un troisième siphon long de 35 m qui ne petit être contourné. Je l'ai franchi le 10-7-1966. La galerie continue vers le Réméjadou.

Les nouvelles galeries découvertes dans les Espéluches forment un ensemble de plus de 700 m de longueur.

Source du Bourbouillet (cf. Réméjadou) 753,75 - 238,80 - 170.

Regard sur une rivière souterraine : vaste salle noyée dont nous n'avons pù atteindre le fond, sondé à 28 m.

C - Autres cavités du Causse de Labeaume

Pour la localisation de ces cavités, on se reportera à l'ouvrage du Dr Ralazuc : « Spéléologie du Département de l'Ardèche » [l].

Font Méjane

Où il me fallut extraire plusieurs rochers d'un puits noyé devenu rapidement trop étroit.

Résurgence du Tirbirou

Siphon de 38 m de long, franchi en août 1966 ; reste à exploiter.

Grotte de Chamontin

40 m ont été parcourus dans ce magmfique siphon, large et propre, la surface aperçue quelques mètres plus loin mais la corde, trop courte, n'a pas permis de l'atteindre.

Aven du Clos de l'Orion

Très grand lac au fond d'un aven de 27 m : grande salle de­rière une première voûte mouillante, puis nouveau siphon. Trente mètres parcourus au total entre 4 et 6 m de profondeur.

Grotte de Réméné

Le franchissement des 15 m du siphon terminal permet de débou­cher dans une salle en forme de cloche, haute d'une douzaine de m ; ici encore, la voûte replonge au-delà.

Emergence de Garel

Cette émergence, située dans les gorges de Labeaume, offre un débit pérenne très important. La route qui longe 1a rivière passe au-dessus d'une large salle au plafond particulièrement bas où s'ouvre le siphon. L'exploration de celui-ci s'avéra particulièrement délicate : le siphon est en effet une diaclase en forme de V renversé et il faut descendre au fond de cette diaclase, à plus de 10 m de profondeur, pour pouvoir avancer, la bouteille raclant les parois ; la progression se fait alors sur le côté en choisissant les passages exempts d'aspérités qui coinceraient irrémédiablement le plongeur. Vingt­ cinq mètres sont parcourus dans ces conditions et le scintillement argenté, preuve d'une surface dégagée, apparait enfin ; la remontée se fait alors dans les mêmes conditions serpentines, encore aggravées par une étroitesse croissante. Au-delà, la galerie s'ouvre, très concrétionnée, mais son exploration, délicate en raison de son accès dangereux, reste à faire.

Exsuryence de la Limonade

Cette grotte s'ouvre à l'entrée du pittoresque défilé de Ruoms. La rivière qui en sort l'hiver se jette dans l'Ardèche. Trois plongées sans résultat dans le siphon, qui ferme la salle unique de cette grotte, nous ont poussé à en tenter la vidange à la pompe, manoeuvre qui fut réussie le 20-12-1965 et livra 150 m d'une diaclase habituellement noyée et terminée par une nouvelle voûte mouillante.

D - Cavités de la Vallée du Granzon

Toutes ces cavités sont également répertoriées dans l'ouvrage du Dr Balazuc. J'ai plongé dans la presque totalité des siphons connus de cette magnfique vallée avec des succès divers. Furent sans résultats les plongées dans :

Event du Bassin - Impénétrable en raison de son étroitesse. Fontaine de Boissin - Puits noyé profond et boueux.

Par contre une belle découverte fut réalisée dans l'exsurgence connue sous le nom de Fontaine du Védel.

Cette rivière souterraine se jette, par une cascade, dans la vallée du Granzon, à la partie supérieure des gorges de ce pittoresque cours d'eau ardéchois. Après une galerie d'une quarantaine de m de long, un siphon apparait. A la suite d'une première tentative, qui se termina par un naufrage général et une « tasse » non moins générale, j'ai franchi ce siphon, long de 7 m, le 25-8-1963. Je débouche alors dans une galerie magnfique, encore que de taille réduite, et occupée sous toute sa largeur par une rivière qui coule sous des voûtes de 10 m de hauteur et serpente pendant 200 m sans qu'apparaisse aucune plage, l'eau occupant toujours la largeur de la galerie. J'ai parcouru cette galerie à la nage, moitié sous l'eau, moitié en surface et cette découverte constamment renouvelée reste l'un de mes meilleurs souvenirs.

Après 200 m, un nouveau siphon apparait enfin.

Des travaux, réalisés à l'entrée de cette cavité, ayant permis le désamorçage du siphon franchi en 1963, c'est en compagnie de F. Gatard, installé sur un matelas pneumatique, que fut tenté le siphon terminal de cette rivière. L'assurance était particulièrement délicate en raison de la profondeur de l'eau et c'est pourquoi F. Gatard, couché sur son esquif, se cala tant bien que mal dans une infractuosité de la paroi. Je plongeai et franchis d'une traite les 17 m du siphon, qui forme un coude accentué. Je débouchai dans une grande salle en forme de cloche dont le plafond se perd dans l'obscurité : la résonance y est particulièrement remarquable et c'est en trébuchant dans un grand vacarme que j'ai replongé dans le siphon qui fait suite à cette salle. L'absence totale d'assurance valable ne m'a permis qu'une courte reconnaissance dans ce siphon. Au retour, il me sembla que l'assurance était molle : j'eus l'explication du phénomène lorsque, débouchant en trombe sous le canot improvisé de mon coéquipier, je trouvai celui-ci, que j'avais arraché de sa première thé baïde, le nez très exactement planté dans la glaise de la paroi, ramenant sous lui, aussi vite qu'il le pouvait, et en dépit de son équilibre des plus instables, la corde d'assurance. Nous avons bien ri ce jour-là...

Grotte du Périer

La galerie amont de cette résurgence se trouve, après 300 m, fermée par une voûte mouillante. Celle-ci, franchie en plongée, fut éliminée par creusement du canal d'écoulement ainsi qu'une deuxième voûte mouillante qui lui fait suite. Après 100 m de galeries nouvelles, une troisième plongée fut nécessaire mais dans un siphon véritable, celui-là, qui plonge après une dizaine de m à forte pente vers une étroiture encombrée de rochers infranchissables sans travaux de dégagement délicats.

E - Cavités diverses de la Basse Ardèche

Pour mémoire, plongées sans résultats dans les cavités suivantes, dont la localisation figure dans l'ouvrage : « Spéléologie du Département de l'Ardèche »

Puits de Pelouse - profond de 25 m.

Event de Rives - regard sur le lit noyé de l'lbie, affluent de l'Ardèche.

Baume de Vogue - impénétrable.

Fontaine de Bonde - 40 m parcourus dans la galerie immergée.

Event de la Guigonne - formidable réseau noyé.

Autres plongées :

Résurgence du Moulin de Monclus - Cette résurgence de la Cèze me rappelle un curieux souvenir : le 8-7-1964, après les préparatifs habituels, je m'immerge, sous les yeux de la famille du propriétaire, dans le conduit noyé qui se trouve à l'aplomb du moulin. Une exploration d'une trentaine de m dans une boue opaque et noirâtre, je reviens odorant comme un égoutier. Le propriétaire du moulin, arrivant sur ces entrefaites, me regardait avec un certain sourire. J'ai compris les raisons de cette hilarité, lorsque, ayant fait depuis sa connaissance, il nous ouvre maintenant une vanne, soigneusement dissimulée dans la végétation, qui nous permet de nous promener, pratiquement à pied sec, dans le siphon si laborieusement exploré.

Après 200 m de parcours, nouveau siphon, franchi en plongée le 16-7-1965 (longueur 15 m) et donnant accès à 150 m de galeries. La sécheresse exceptionnelle de l'été 1965 nous a permis, depuis, de passer cette voûte ex-mouillante avec une revanche de 5 cm et de terminer l'exploration de 400 m de la résurgence du Moulin de Monclus jusqu'à une faille par où arrive l'eau, impénétrable, même pour mon fils Jean-Pierre, pourtant du type longiligne.

Grotte du Beaussement - A 40 m de l'entrée , voûte mouillante que j'ai franchie en 1962 et dont une rapide exploration au-delà me valut la découverte, au milieu de la galerie, d'un splendide vase halstatien. Le siphon fut ensuite vidé au seau, soit 1.000 seaux de 8 litres environ. Exploration de 250 m de galeries jusqu'à une vaste rotonde où une désobstruction dans un éboulis permit l'exploration de 150 m supplémentaires.

Résurgence de Vanmale - Cette résurgence est supposée amener au jour tout ou partie de l'eau engouffrée dans la Goule de Foussoubie. Cette plongée présentait donc, à ce titre, un intérêt particulier. J'ai franchi ce siphon le 19-7-1962 mais des obstacles divers, tels que la boue et la difficulté de progression au-delà du siphon, en arrêtèrent l'exploration. Ce siphon a été, depuis franchi à nouveau par une équipe belge qui semble s'être heurtée assez rapidement à un nouveau siphon.

Grotte de Chabannes - Deux tentatives infructueuses avant d'aboutir au franchissement des 30 m du siphon et à la découverte d'une salle en cloche d'où part une galerie qui ne sera accessible que par un pitonnage compliqué, devant être entrepris dans l'eau, au-dessous de 3 ou 4 m de fond.

Grotte du vallat de Gournier - Cette résurgence temporaire débouche dans le canyon du ruisseau de Gournier, dans un coin particu lièrement désolé et pittoresque du Gras de Chauzon. Cette première exploration aboutit au franchissement d'une voûte légèrement mouillante, suivie de 50 m de galeries et d'un petit lac siphonnant où fut, ce jour là, arrêtée l'exploration. Une deuxième expédition m'a permis de franchir, en 1966, deux autres voûtes mouillantes : la galerie se poursuit au-delà, présentant la particularité de se diviser en une partie amont et une partie aval dont l'exporation reste à faire.

Fontaine vive de Grospierre - La Fontaine Vive est une grosse résurgence vauclusienne située au pied du massif qui s'étend du Sampzon au pertuis de St-Sauveur-de-Cruzières. Peu de cavités dans cette énorme barrière du barrémien, longue de 25 km, mais en son milieu, un important exutoire, pouvant débiter jusqu'à 1 m3/s. : la Font Vive.

Après une première tentative infructueuse au mois de juillet 1965, une formidable mobilisation rassembla, sous la direction de P. Guigond, propriétaire à Grospierre, 5 tracteurs, 6 motopompes de 70 à 100 m3/h, 4 remorques de matériel et 200 personnes, volontaires et curieux ! Avec des poteaux télégraphiques et des traverses de chemin de fer, un pont de 15 m de long est construit sur lequel s'engagent, l'un derrière l'autre, tracteurs et remorques ; une trouée est pratiquée dans le sous-bois et la broussaille et, le dimanche 22 août, à 3 heures du matin, les premiers moteurs déchirent le silence, installés sur un radeau flottant au milieu de la vasque ou sur la berge.

Un pareil effort aurait dû être mieux récompensé ; en effet, à 18 heures, la vasque était vide d'eau, encore qu'empuantie du gaz d'échappement des 6 motopompes rejetant en moyenne 350 m3 d'eau à l'heure pendant une quinzaine d'heures, soit plus de 5.000 m3 d'eau au total.

A 18 heures donc, je m'engage dans ce qui reste de la vasque et après 5 m, rencontre le pertuis qui m'avait arrêté à la première plongée : mieux assuré, je réussis, en dégrafant une des bouteilles de mon appareil et en couchant celui-ci sous mon bras gauche, à me glisser, à frottements durs, entre les deux lèvres de calcaire espacées d'une trentaine de cm sur une longueur de plus de 4 m.
Au-delà, le plafond, taillé dans un calcaire très blanc, se relève et me permet d'avancer à grands coups de palmes. La galerie plonge toujours et bientôt une deuxième étroiture se présente. Je m'insinue lentement, centimètre par centimètre, dans cette chatière et, enfin, je passe. Grosse déception : au-delà, la galerie plonge à nouveau aussi loin que peut porter ma lampe soit au moins 20 m. Dans une deuxième tentative, Michel Guicherd refait le parcours et explore une galerie latérale.

III - DIVERS

Diverses plongées ont été réalisées, sans résultat, dans les cavités suivantes

BASSES-PYRENEES

Résurgence de Quinta (St-Pé-de-Rigorre), OEil du Béez (Capbis), Source de Balagué (Rébénacq), Hount der Natz (Rébénacq), Grotte des Fées (Accous), Grotte d'Oxocelhaya (Isturitz).

Cette dermère expédition, également sans résultat, me valut le privilège rare de plonger torche étanche d'une main et acte sous seing privé, de l'autre, précaution rendue nécessaire par la méfiance du propriétaire, particulièrement alléché par les découvertes possibles.

ARIEGE

Grotte de Fontanet [5] où la plongée dans le siphon terminal est précédée du parcours de 4 km de galeries ; ce siphon fut néanmoins franchi après plusieurs tentatives mais un deuxième siphon me barra à nouveau le passage après 60 m d'une étroite diaclase.

VERCORS

Grotte de Jallifier - Il s'agit d'une voûte basse certainement franchissable mais encombrée d'énormes éboulis qui forment un véritable labyrinthe.

Siphon d'Arbois - Plongée d'une trentaine de m sans résultat.

1V - CONCLUSION

Ces 87 plongées souterraines intéressent 55 siphons différents dans lesquels j'ai parcouru plus de 2 km à la nage, dans des conduits noyés.

Sur les 55 siphons tentés, 25 ont été effectivement franchis, soit 45 %.
Mais sur ce nombre, 7 attendent l'exploitation ; 8 étaient suivis, après moins de 100 m, par une nouvelle voûte mouillante.
Sur cet ensemble donc, le franchissement de 10 de ces siphons seulement a permis de découvrir un prolongement nouveau aux cavités explorées.

Le bilan parait, à première vue, faible, mais étant donné le grand nombre de facteurs favorables qui doivent jouer pour rendre une plongée positive, il ne faut pas s'en étonner. Le parcours en plongée de galeries noyées représente en effet un acte inhabituel dans un milieu particulièrement hostile.

Pour ma part, j'ai pénétré dans le dédale d'éboulis rocheux à la résurgence de Capbis aussi bien qu'à la grotte de Jallifrer ; j'ai désobstrué à la pelle une étroiture colmatée par du gravier et de la vase au bout du siphon latéral de Peyrejal, sous 4 m d'eau ; j'ai rampé dans les étroitures rocheuses de la Font-Vive, la bouteille sous le bras, ou bien encore entre les jambes, à l'Oeil du Néez à Rébénacq ; j'ai erré à tâtons, sans aucune trace de visibilité dans d'effroyables nuages de boue, à la Bourbouille et ailleurs, nuages où se perdent tout sens de l'orientation et tout moral. Mais, 87 fois j'ai éprouvé le pincement de cur qui accompagne chaque nouvelle immersion ; 87 fois, j'ai vu s'ouvrir le monde vert et irréel, étrange et glauque où l'homme est un intrus.

Et surtout, grâce à ces franchissements, quelquefois acrobatiques, j'ai eu l'intense émotion de circuler, pratiquement toujours seul, dans plus de 4 km de galeries jusqu'alors inviolées ; et c'est bien là la récompense de tous ces efforts.

Je suis heureux de signaler que la majeure partie des expéditions décrites ci-dessus a été réalisée grâce à l'appui, qui fut toujours com­ plet et sans réserve, de MM. F. Gatard, C. llaond, M. Guicherd, J.-P. I,acroux, M. et A. Thauvin : ceux-ci n'hésitant jamais à s'immerger dans des eaux glaciales, à y séjourner le temps nécessaire pour assu­ rer le plongeur, voire même à passer en libre des voûtes mouillantes pour poursuivre cette assurance au-delà. C'est dans cet esprit d'équipe que l'on trouve la meilleure part des joies de la spéléologie.

BIBLIOGRAPHIE

[1] A.Cavaillé et L.Marty - 1963 - Pompages et explorations en Quercy, Spelunca Bull. n" 1.

[2] B. Lacroux - 1952 - Le gouffre de Roque de Corn, Ann. de Spéléo., VII, 2, p. 85.

[3] E.-A. M artel - La France Ignorée T. II, p. 132.

[4] Dr. Balazuc - 1956 - Spéléologie du Département de l'Ardèche.

[5] Abbé Cathala - 1947 - La Grotte de Fontanet-le-Salvatge, Bul. Soc. Mérid. Sp. Et Preh. p. 225.

ND LR. : Dans sa lettre d'envoi, l'auteur écrit : « Beaucoup de ces siphons, encore non franchis, étant restés inexploités, je suis prèt à en discuter avec ceux que cette exploitation intéresserait , il en est certains, en effet, très prometteurs, et qu'une équipe entraînée transformerait facilement en première». (R. Lacroux, 38-St-Clair-du-Rhône).