Introduction
à la publication de textes sur la
PLONGÉE SOUTERRAINE

paru dans Spelunca n°4 de 1963

 

C'est au cours du 3' Congrès national de Spéléologie (Marseille, 1960) que prit naissance l'idée de consacrer un fascicule de Spelunca Mémoires à la plongée souterraine.

Dans l'esprit de ses promoteurs, ce fascicule devait donner une vue d'ensemble de la naissance et du développement de la plongée souterraine depuis les premières tentatives de passage des siphons jusqu'aux stages organisés à Bendor (Var) par le Spéléo-Club de Marseille et le Groupe d'Etudes de Plongées Souterraines, en passant en revue les expériences les plus remarquables, l'évolution des techniques et du matériel, etc.

Dans ce but, H. GARGUILO s'adressa à divers spécialistes pour obtenir d'eux des articles. Dès 1962, le fascicule prévu était presque complet ; il manquait malheureusement l'article essentiel sur l'évolution des techniques et, notamment, le choix du matériel de plongée.

De ce fait, la publication du fascicule resta en suspens, ce qui fut regrettable, car sa présentation au Congrès international du C.M.A.S. (Confédération mondiale des activités sub-aquatiques), en octobre 1962, aurait avantageusement servi en cette circonstance le prestige de la spéléologie française.

Parmi les articles prévus, certains ont un peu perdu de leur actualité (1), d'autres intéressent davantage la plongée en général que l'aspect spéléologique de celle-ci ; aussi a-t-il paru au Conseil de la F.F.S. que la publication d'un fascicule spécial entraînerait des frais hors de proportion avec l'intérêt que les spéléologues pourraient en tirer. Il a donc été décidé d'extraire de la documentation réunie les textes présentant le plus d'intérêt pour les spéléologues et de les publier dans Spelunca Bulletin.

Cette série de publications comprendra les textes suivants

G. DE LAVAUR Les premiers pas de la plongée souterraine (publié dans le présent fascicule).

A. SIVIRINE et J. CHOUTEAU (de l'O.F.R.S.) : La topographie sous-marine et son application à l'étude de la Fontaine de Vaucluse et des résurgences de Port Miou et de Cassis.

P. PROUST : Campagne 1960 de plongée aux sources de la Touvre (Charente).

Plongées souterraines (Textes du Docteur Y. DUFOUR, rassemblés par L. CONDUCHÉ).

 

La Rédaction.

(1) C'est ainsi que nous ne publierons pas le c.r. détaillé du 11, stage de plongée de Bendor (1961), si intéressant à tous égards. Nous tenons cependant à rappeler la part active qu'ont pris à sa réalisation MM. les Pr. CHOUTEAU, de la Faculté de Marseille, R. GAUTHIER, moniteur fédéral de la FFESSM, le Lt de Vaisseau E. CARCHEREUX, ainsi que l'Office Français de la Recherche scientifique (OFRS). Les installations très modernes du Centre international de Plongée de Bendor (matériel et hébergement) mis à la disposition des organisateurs ont grandement facilité le déroulement du stage.

 

 

Les premiers pas
de la plongée souterraine

par G. de LAVAUR
Vice-Président de la Fédération Française de Spéléologie

Après avoir évoqué les premières tentatives de passage des siphons au moyen du scaphandre lourd traditionnel, puis avec le scaphandre autonome, l'auteur s'attache à suivre, au cours du développement de la plongée souterraine en France, l'évolution de la technique depuis 1946 jusqu'à l'avènement, vers 1955, de l'ère des grandes expéditions subaquatiques de spécialistes puissamment équipés.

A l'occasion d'un rappel sommaire du déroulement d'un certain nombre de plongées marquantes, il analyse les progrès de la technique ( appareillage respiratoire, protection contre le froid, éclairage, liaison avec la surface).

Il termine en évoquant le souvenir de ceux qui ont disparu au cours des premiers pas de la Plongée souterraine.

CAVE DIVING FIRST STEPS

After having called up the first attempts to pass through the siphons by nieans of the classic heavy diving suit and then with self contained breathing apparatus, the author traces, along the development of cave diving in France, the evolution of cave diving techniques since 1946 up to the advent, towards 1955, of the era of large underwater expeditions carried out by powerfully equipped specialists.

After a brief recall of a certain number of prominent dives, the author analyses the progress of the techniques as regards breathing apparatus as well as protection against cold, lighting equipment and communication with the surface.

At the end of his paper, he calls up the memory of those who have lost their lives during the first attempts at cave diving.

Le siphon, bête noire des spéléologues, a depuis longtemps été à l'origine de remarquables exploits de la part de plongeurs audacieux, décidés à tout risquer pour forcer cet exaspérant obstacle. Dans quelques cas favorables, le succès a récompensé leurs efforts. Il n'est malheureusement pas possible de prétendre en faire un inventaire, et d'ailleurs la présente note a essentiellement pour objet d'esquisser ce que fut la technique des premières plongées souterraines avec emploi d'un appareil respiratoire et comment elle a évolué jusqu'à l'époque des grandes expéditions subaquatiques collectives.

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Plongées en scaphandre lourd

A ma connaissance, la première tentative de passage d'un siphon au moyen d'un scaphandre lourd est celle qui fut effectuée le 27 mars 1878 à Vaucluse, en présence de l'Ingénieur BOUVIER par le scaphandrier OTTONELLI qui atteignit la profondeur de 23 mètres.

Le 9 janvier 1921, le Professeur Ch. ABSOLON a présidé à une exploration en scaphandre lourd du siphon du gouffre de la Mazocha (Moravie), inaugurant ainsi une série de 25 plongées souterraines dans ce pays, échelonnées de 1921 à 1933.

En Angleterre, J. SHEPPARD et F. G. BALCOMBE plongent dans le siphon de Wookey Hole pendant l'été 1935 [IV].

Le 27 septembre 1938, en présence de R. de JoLV, le scaphandrier NEGRI plonge à Vaucluse, dépassant, semble-t-il, le point atteint par OTTONELLI.

Le 26 mai 1946, Roger PELLETIER fait une reconnaissance au Frais Puits près de Vesoul.

Apparition du scaphandre autonome

Des essais de passage de siphon auraient été faits en France, avant la deuxième guerre mondiale, au moyen du scaphandre Le Prieur, mais je n'ai aucun renseignement précis à ce sujet.

En Angleterre, dès 1934, les spéléologues britanniques ci-dessus cités plongent à Swildon's Hole avec un matériel respiratoire autonome de fortune qui ne. leur permet pas d'aboutir. En 1936, le même matériel légèrement amélioré leur permet de franchir dans cette même cavité un très court siphon [IV].

De nouveaux essais sont effectués en 1944 et 1945 mais ce n'est qu'à partir de 1946 que le Cave Diving Group fondé par SHEPPARD et BALCOMBE arrive à des résultats intéressants par l'emploi de l'équipément des nageurs de combat [IV].

En France, c'est en 1946 également, avec l'expédition du Groupe d'Etudes et de Recherches Sous-marines à Vaucluse, que la plongée souterraine a pris son départ. Celle-ci devait se développer rapidement, tant en Angleterre qu'en France, mais alors que chez nous le scaphandre à air, à circuit ouvert, régnait pratiquement en maître, nos voisins d'outre-Manche s'en tenaient fermement à la solution du circuit fermé, spécialement conçu pour les besoins militaires et dont la marine britannique, entre autres, avait fait un large emploi pendant la guerre.

A cette différence de choix de matériel, il y a plusieurs raisons : la principale est que dans chacun des deux pays intéressés, les spéléologues se sont servi du type d'appareillage qu'il leur était possible de se procurer à l'époque ; d'autre part, la plongée souterraine en France a débuté par l'attaque de résurgences vauclusiennes dans lesquelles l'appareil à oxygène ne peut être utilisé du fait des grandes profondeurs à atteindre, alors que les anglais ont essentiellement prospecté des réseaux souterrains complexes mais faiblement ennoyés.

Dans ce qui suit, je m'en tiendrai aux premières étapes, en France, de la plongée souterraine.

1946 - Fontaine de Vaucluse

Expédition du Groupe d'Etudes et de Recherches Sous-marines [I] [II] [III].

Profondeur atteinte : au moins 46 mètres, probablement une soixantaine (incertitude due à ce que le profondimètre n'a pas résisté à la pression).

Scaphandre : autonome Cousteau-Gagnan (1). Propulsion : palmes de Corlieu (2).

Protection contre le froid (température de l'eau + 13) : combinaison en deux pièces réunies sur un cerceau métallique à la hauteur des. hanches. L'embout buccal normal passe au moyen d'une jonction étanche à l'intérieur de la veste capuchon avec laquelle la lunette fait corps tout en s'appliquant sur le visage comme la lunette du type standard. La quantité convenable d'air entre le corps et la combinaison est fournie par des expirations du plongeur par voie nasale ; des soupapes tarées, disposées de manière appropriée, laissent échapper l'excès de gaz. Il s'agissait là d'un prototype d'une combinaison, aujourd'hui classique et bien au point. A l'époque, son emploi était tellement délicat et incertain qu'à Cahors, FARGUES et MORANDIÈRE ont absolument refusé de l'utiliser pour plonger dans la Fontaine des Chartreux, bien qu'ils fussent des professionnels quotidiennement entraînés.

Eclairage : deux torches électriques étanches par plongeur

Ces torches n'avaient rien à voir avec le matériel dont les plongeurs disposent aujourd'hui ; la même remarque s'applique au profondimère utilisé ; quant aux boussoles et montres de plongée, elles n'existaient qu'à l'état d'espoir.

Liaison des plongeurs avec la surface et entre eux. Le principe

était, d'une part, d'assurer la liaison avec la surface au moyen d'un câble entraîné vers le bas par une gueuse de fonte ; d'autre part, assurer la liaison des plongeurs entre eux par une drisse de 10 mètres. L'expérience devait montrer que ces dispositions n'étaient pas appropriées à ce genre d'expédition.

1947 - Fontaine des Chartreux à Cahors [II] [III].

Plongeurs : FARGUES, MORANDIÈRE, de LAVAUR, PRIOLO. Profondeur atteinte : environ 60 mètres.

Protection contre le froid (température de l'eau 14 à 16).

Première plongée : pas de protection.

Plongées suivantes : chandail et passe-montagne en laine ; les vêtements à volume constant que nous avions à notre disposition n'ont pas été utilisés, ainsi que je l'ai indiqué plus haut.

De l'expérience il ressortait qu'il fallait rechercher pour la plongée souterraine un système de protection à la fois robuste et simple d'emploi. Je suggérais à l'époque [II] l'emploi de caoutchouc mousse.

Liaison avec la surface et éclairage

- Plongée du 25 juillet : reconnaissance sans liaison ni éclairage. - Plongée du 4 août.

M'inspirant de la méthode utilisée à Vaucluse, j'avais fait larguer dans la fontaine un boulet attaché à un câble, destiné dans mon esprit à servir de guide et d'aide pour la remontée en cas de difficulté. Comme à Vaucluse, la descente du boulet fut stoppée par des obstacles par-dessus lesquels il fallait le faire basculer. Mais ici, la turbidité de l'eau provoquée par les déplacements du boulet au cours de la première plongée m'obligea à renoncer à son emploi. .

Pour les plongées suivantes, j'utilisai l'appareillage mis au point par des électriciens de Cahors. Il s'agissait d'un câble à quatre conducteurs, à la fois souple et résistant, équipé à une extrémité d'une manette branchée sur deux des conducteurs, à l'autre bout desquels était monté un " buzzer " avec répétiteur optique à lampe. Au moyen de ce matériel, le plongeur pouvait transmettre au poste de surface des signaux sonores et optiques, conformément à un code convenu d'avance. Ce dispositif se révéla fort satisfaisant dès le premier essai ; la possibilité de communiquer avec la surface transformait en effet les conditions psychologiques de la plongée en réduisant considérablement l'insécurité du plongeur, isolé sous des dizaines de mètres d'eau trouble, ne disposant pour se guider dans la nuit que de torches rudimentaires dont la portée dans ce milieu n'excédait pas le demi-mètre.

- Plongée du 12 août.

Le câble et la signalisation fonctionnent parfaitement. Pour remédier à la puissance insuffisante des torches, il a été mis à ma disposition une puissante lampe étanche alimentée depuis la surface

en courant continu (6 ampères sous 12 volts). C'est avec elle que je plonge ce jour-là par deux fois à 25 mètres de profondeur. L'éclairage est bon mais la traction du câble lumière et du câble de signalisation est épuisante et ralentit exagérément la progression.

L'intérêt du dispositif de liaison avec la surface ayant été confirmé au cours de ces reconnaissance, il fut décidé d'employer pour l'éclairage les deux conducteurs inutilisés du câble, prévus initialement pour l'usage d'un téléphone. A cet effet, on monta à l'extrémité de ces deux conducteurs une ampoule de lanterne d'auto fixée au centre d'un réflecteur de phare de moto.

- Plongée du 30 août.

Fargues et Morandière n'ont guère confiance dans le câble complété comme il vient d'être dit ; ils préfèrent plonger comme ils en ont l'habitude : Fargues emporte un touret de cordelle qu'il dévide au fur et à mesure de sa descente. Morandière le suit, à toucher ses palmes, mais sans liaison avec lui ; ils s'éclairent au moyen de torches. Après avoir dévidé une cinquantaine de mètres de cordelle, Fargues coince le touret entre des blocs de rocher, épars dans une sorte de cul de sac et les deux scaphandriers remontent en se guidant au moyen de la cordelle ainsi tendue.

Morandière trouve ce gouffre bien plus impressionnant que Vaucluse, en raison de la mauvaise visibilité et des grands sabres de roche qui pointent dans le conduit. Aussi est-ce bien volontiers que pour la deuxième plongée Fargues et Morandière utilisent le câble précédemment mis au point. La signalisation leur paraît très intéressante et, surtout, l'éclairage est très amélioré ; la lumière non focalisée, diffuse dans toutes les directions en avant du plongeur et permet de voir à plus d'un mètre, malgré la turbidité de l'eau. Fargues emporte un nouveau touret de cordelle qui lui permettra, depuis le fond du cul de sac ci-dessus mentionné, de " contrôler " Morandière qui recherchera dans les parois l'orifice d'arrivée de la rivière.

- Plongée du 31 août.

N'ayant pas découvert cet orifice, les scaphandriers du G.E.R.S. plongent de nouveau et Morandière trouve enfin le conduit cherché. Il s'y engage, dévidant 27 mètres de cordonnet. A ce moment, il est à 80 mètres du radeau de départ et vraisemblablement aux environs de 60 mètres de profondeur. Le retour s'effectuera de justesse, Fargues n'ayant absolument plus d'air dans ses bouteilles à son arrivée à la surface. La situation aurait pu être grave, car la signalisation s'est trouvée interrompue par suite du desserrage d'une cosse. Ainsi apparaissait-il souhaitable de perfectionner le dispositif de façon que le plongeur puisse être prévenu du mauvais fonctionnement de l'appareil. Ceci fut réalisé par la suite.

Appareils divers

Trois appareils indispensables, boussole étanche, montre étanche et profondimètre étaient introuvables à cette époque ; ils nous ont beaucoup manqué tant pour la sécurité que pour la topographie.

1948 - Fontaine de Saint-Georges [II] [III]. Profondeur : 43 mètres.

Protection contre le froid (température de l'eau 12).

A l'issue de la campagne 1947, je pouvais considérer que les problèmes d'éclairage et de liaison avec la surface étaient provisoirement résolus d'une manière acceptable, compte tenu du manque de moyens qui existait encore à deux ans de la fin de la guerre. Par contre, je m'étais rendu compte de l'importance de la protection contre le froid et de l'insuffisance de celle apportée par l'emploi de lainages. Me souvenant d'une démonstration faite par le Cdt de CORLIEU en 1930 pour montrer l'intérêt de ses palmes et d'un vêtement isolant en caoutchouc mousse épais, je m'en ouvris à COUSTEAU qui jugea cette solution inacceptable, en raison de la variation de la poussée d'Archimède avec la profondeur par suite de l'écrasement du " mousse ". Impressionné, mais non découragé par son argumentation, je recherchai du caoutchouc mousse tranché mince pour réduire l'effet d'écrasement. Je fixai mon choix sur du " mousse " tranché de 2 mm 5 d'épaisseur. Celui-ci étant fragile, du fait de sa faible épaisseur, je décidai de le coller, sur le conseil éclairé de mon épouse, sur du jersey de coton et, à cet effet, je courus les boutiques de plage les plus archaïques, pour arriver à trouver un costume de bain en jersey type 1900. Je passe sur les difficultés de réalisation de ce qui devait être un prototype d'isolation contre le froid en plongée souterraine.

Toujours est-il qu'en 1948, j'attaquai la Fontaine de Saint-Georges, résurgence de la rivière de Padirac, équipé de ce vêtement. Le résultat fut très satisfaisant : je ne souffris pas du froid pendant ma plongée ; la voie était tracée et l'on sait l'emploi fait aujourd'hui du " mousse " (caoutchouc ou néoprène) armé de jersey de nylon.

Liaison - Eclairage - Matériels divers.

La série des plongées à Saint-Georges en 1948 confirme d'autre part la valeur de l'équipement de liaison et d'éclairage mis au point à Cahors en 1947. Dans le domaine des matériels divers, si j'avais pu faire venir d'Italie un profondimètre, je n'avais toujours pas pu trouver de montre, ni surtout de boussole étanche.

Siphon des Vitarelles

Problèmes de liaison.

Il ne s'agit pas ici d'une fontaine vauclusienne, mais d'un troncon de conduite forcée de l'Ouysse souterraine. Ce siphon, ennoyé de quelques mètres seulement, est très difficile du fait de sa longueur (115 m), de son profil tourmenté, des roches acérées qui le hérissent et de la turbidité de l'eau. J'y fis deux tentatives, l'une avec une simple cordelle comme liaison, dont je garde un souvenir peu agréable, l'autre avec mon câble électrique. Je ne dépassai guère une vingtaine de mètres mais cela me suffit pour constater que si un plongeur isolé peut aisément tirer le câble dans une forte déclivité, il n'en était pas de même dans un siphon horizontal, surtout lorsque le parcours est sinueux. Il apparaissait donc nécessaire de rechercher pour ce genre de siphons, les plus nombreux d'ailleurs, une solution appropriée ; disons tout de suite qu'elle fut réalisée en 1955 par Michel LETRÔNE et le clan des Tritons sous la forme d'un dévidoir-projecteur très ingénieusement conçu [V].

Certains objecteront peut-être que, la même année, ce siphon fut franchi par le Lieutenant de vaisseau ALINAT avec une cordelle pour toute liaison. C'est exact, mais il ne faut pas perdre de vue que cette performance qui conserve encore aujourd'hui la valeur d'un exploit, a été accomplie, non par un spéléologue plongeur, mais par un scaphandrier entraîné et qu'au surplus ce résultat n'a été atteint qu'après toute une série d'essais infructueux de divers plongeurs du G.E.R.S. Je ne pense d'ailleurs pas qu'en 1964, un groupe, même très entraîné, tenterait de repasser ce siphon sans disposer d'un équipement très étudié au point de vue liaison et éclairage.

J'ai rappelé brièvement les plongées les plus intéressantes au point de vue de l'évolution de la technique, effectuées en 1946, 1947 et 1948, dont j'ai eu connaissance. Pour ma part, j'ai fait d'autres incursions au cours de ces années dans des siphons moins notoires qui ne méritaient pas d'être racontées mais qui m'ont cependant permis, à l'occasion de divers incidents, d'enrichir mon expérience sur les problèmes de la plongée souterraine et de prévoir pour 1949 les modifications ci-après au matériel décrit précédemment.

Câble de liaison

J'ai indiqué plus haut un incident de fonctionnement de ce câble, lors de la dernière plongée de Farges et Morandière, à Cahors. Un incident similaire me contraria fort, lors d'une plongée au Gouffre de Saint-Sauveur. Le plus grave, en la circonstance, me paraissant être le fait que le plongeur ne sait pas si ses signaux sont reçus correctement à l'autre bout du câble, je fis modifier le montage, de façon que les signaux, tels qu'ils sont perçus en surface, soient répétés par une lampe rouge montée sur la poignée du phare. Le hasard voulut que je n'aie plus d'incident par la suite, mais j'avais la sensation agréable de pouvoir contrôler la régularité de la signalisation.

Scaphandre autonome

Le dispositif de réserve d'air de secours prévu sur les appareils Cousteau-Gagnan de série dont je disposais n'était nullement approprié à la plongée souterraine, au cours de laquelle il faut faire demi-tour, au plus tard lorsque la moitié de l'air a été consommé. Aussi, dans l'ignorance de la quantité d'air restant disponible, je devais prendre des marges de sécurité qui réduisaient sensiblement mon autonomie et la portée de mes investigations.

D'autre part, il m'était apparu que les robinets, aussi bien d'alimentation que de réserve, n'étaient pas satisfaisants pour la plongée spéléologique, les premiers parce que peu commodément accessibles et les seconds en raison de leur forme les rendant difficiles à maneeuvrer s'ils se sont serrés à la suite de chocs contre les parois.

Pour tenir compte de ces impératifs inhérents à la plongée en siphon, je fis monter mes bibouteilles en série et modifier la forme des robinets de réserve ; grâce à ce montage, après avoir vidé la première bouteille, je pouvais disposer de la deuxième pour le retour. Comme les réserves prévues par le constructeur ne présentaient pas grand intérêt pour la spéléologie, j'ai fait transformer un de mes blocs bibouteilles de manière à ce que les vannes d'admission, d'un modèle aisé à saisir avec force, soient commodément placées en bas des bouteilles à la place des robinets de réserve.

Tel était le matériel avec lequel j'abordai la campagne 1949 ; je ne devais guère le modifier par la suite.

J'ai signalé le perfectionnement apporté à l'éclairage par LETRÔNE en 1955. C'est à lui que l'on doit aussi l'emploi, vers la même époque, de deux scaphandres monobouteilles complets assemblés par des colliers, solution qui donne le maximum de sécurité. Du point de vue de la protection contre le froid, les progrès sont considérables : les combinaisons " mousse " armées de jersey de nylon se multiplient ; les combinaisons à volume constant et les vêtements en caoutchouc mince du type Muta di gomma " Pirelli " sont bien au point ; dans le domaine de l'éclairage, les phares autonomes font leur apparition et les torches " Aqualux " constituent un secours de qualité ; enfin, on dispose de matériel topographique subaquatique les " Premiers pas de la plongée souterraine " sont dorénavant du passé et année après année, on assistera au perfectionnement des moyens qui ont permis les exceptionnelles performances de certains groupes de recherche subaquatique.

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Je ne peux mettre un point final à cette esquisse de ce que fut, à ma connaissance, la période d'incubation de la plongée spéléologique, sans rappeler que sa mise au point a malheureusement coûté la vie à plusieurs jeunes sportifs, qui avaient voué leur activité au développement de cette nouvelle méthode d'investigation souterraine

les Drs BUHOT et DUFOUR [VIII], J.P. GUITTER, H. LOMBARD, E. PICCININI [V] et d'autres dont je n'ai pu connaître les noms. J'évoquerai plus particulièrement le souvenir de deux d'entre eux en raison de l'importance exceptionnelle de leurs travaux

- Henri LOMBARD : magnifique athlète, cet excellent spéléologue a abordé la plongée souterraine au cours de l'été 1950 et, dès cette première et hélas unique campagne, il avait obtenu des résultats exceptionnels pour l'époque : huit grands siphons furent largement explorés par lui et deux d'entre eux intégralement franchis, dont le siphon double du Lirou. C'est au cours d'une deuxième expédition au Lirou que Lombard devait trouver la mort. Les causes de celle-ci n'ont pas été exactement élucidées. Sans doute, aujourd'hui, les progrès de la médecine de plongée permettraient d'être fixé et auraient probablement évité la perte irréparable de ce jeune spéléologue, qui, plus averti des dangers qu'il courait, ne se serait pas risqué à plonger sans aucune protection dans l'eau froide du Lirou [VI].

- Le Docteur DUFOUR. En juin 1954, le Dr Dufour avait accepté de m'accompagner à Lussac-les-Châteaux (Vienne), où je devais plonger dans la résurgence de Font-Serein ; nous eûmes la chance de pouvoir franchir tout le siphon et de ressortir à l'air libre à une trentaine de mètres du point de départ. Dufour fut enthousiasmé par cet essai à la suite duquel il se consacra activement à la plongée souterraine, perfectionnant sa technique, recherchant des améliorations de matériel et étudiant, en liaison avec certains " grand patrons ", la médecine de la plongée et plus particulièrement ces phénomènes que le Médecin-Colonel LARTIGUE a réunis sous le vocable "d'hydrocution". Ses plongées se multiplient et en 1956, il a la grande joie de franchir le célèbre siphon du Goueil-di-Her. C'est en revenant en 1957, pour exploiter son succès de l'année précédente, qu'il devait trouver la mort dans les eaux noires du Goueil.

La disparition du Dr Dufour, durement ressentie par tous ses camarades, a porté un coup sévère au développement de la plongée souterraine en France. Non seulement ses activités personnelles d'explorateur ont fait défaut par la suite, mais sa mort a en outre interrompu l'action si féconde qu'il exerçait auprès des jeunes dont il entreprenait la formation de plongeurs.

BIBLIOGRAPHIE


(I) - COUSTEAU J. Y. (Lt. de Vaisseau) (1946) : Exploration de la Fontaine de Vaucluse, Bulletin du Club Alpin sous-marin Cannes.

(II) -DE LAVAUR G. (1947) : L'exploration des résurgences vauclusiennes au moyen de scaphandres autonomes légers, Annales de Spéléologie.

(III) - DE LAVAUR G. : Toute la spéléologie, Amiot-Dumont éd.

(IV) - BALCOMBE F. G. : Cave diving dans " British Caving ", Routledge & Kegan Paul, éd.

(V) - LETRONE M. (1955) : Plongées souterraines, Bulletin du Comité National de Spéléologie n 4.

(VI) - LAURÉS MAURICE (1952) : Les plongées souterraines d'H. Lombard dans la région de Montpellier. Annales de Spéléologie.

(VII) - DEVILLA (Médecin major) (1950) Le siphon des Vitarelles. Bulletin du Club Alpin sous-marin Cannes.

(VIII) - DUFOUR Y. (Dr.) (1956) : A propos de l'accident de la Pescalerie. Bulletin du Comité National de Spéléologie n 1.

 

(1) Sauf mention spéciale, c'est toujours de ce type d'appareil qu'il s'agira dans la suite.

(2) Je ne signalerai pas, à l'occasion d'autres explorations, l'emploi de ces palmes qui s'utilisent systématiquement et dont la découverte a conditionné l'essor de la plongée moderne.

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