2' FASCICULE

AVRIL-JUIN 1952

BULLETIN

DE LA

SOCIETÉ DES ETUDES

LITTÉRAIRES, SCIENTIFIQUES ET ARTISTIQUES

DU LOT

(Reconnue d'utilité publique)

TOME LXXIII

 

Payez votre cotisation - Utilisez le C.P. Toulouse 74.112

Payez-la sans retard : vous éviterez des frais à la Société

et à vous-même

SOMMAIRE

Séance publique à l'occasion du 80e anniversaire de la fondation de la Société.

Jean Fantangié. - Historique des recherches effectuées à la Fontaine Divona.

J.-Robert Tardieu. Grotte de Luzech.

Sol (E.). - Le Lot sous la Seconde République (fin).

Chronique. - En souvenir de M. Henri Ramet, - Tanka japonais et poésie occitane. - Le Moulin du Saut.

R. Prat. - Procès-verbaux des séances du 2e trimestre.

CAHORS

IMPRIMERIE A. COUESLANT

1952

 

HISTORIQUE

des recherches déjà effectuées en Vue de la découverte
du cours souterrain de la Fontaine DIVONA

La fontaine Divona, dite la fontaine des Chartreux, se trouve sur le territoire de la commune de Cahors à 200 mètres environ au sud du pont Valentré.
Quelques sources ont porté ce nom et, à Bordeaux, il existe une fontaine appelée encore Divona.
L'éthymologie du nom provient de Dis, dieu des grottes et des gouffres. Plusieurs auteurs latins, donnant à la ville le nom de la fontaine, ont longtemps appelé notre cité : Divona.
Les Cadurciens aiment leur fontaine, s'arrêtent fréquemment devant sa nappe d'eau bleue, survivance millénaire du culte des premiers temps.

Avant la construction du chemin de halage, elle devait se jeter librement dans le Lot, légèrement surélevée par des matériaux d'éboulis et par tous les apports sablonneux rejetés.
Les calcaires jurassiques d'où jaillit cette source sont constitués par une roche compacte en bancs épais, bien stratifiés et dans leur ensemble peu disloqués ou cassés. Ils sont affectés d'ondulations anticlinales et synclinales de très faible amplitude et apparaissent dans beaucoup de points de la vallée du Lot faiblement inclinés. Il est néanmoins indéniable que, dans les parages du captage, se voient quelques failles, des cassures avec rejet et que même la source est en rapport direct avec tout un réseau de ces failles.

Elle provient sans aucun doute d'une rivière souterraine circulant, par endroits, à des altitudes plus élevées que celles du Lot à Cahors, dans la masse des calcaires jurassiques. Son eau se recrute à travers les fentes, les fissures de ces derniers, à la surface des Causses qui doivent s'étendre aux plateaux situés au sud et au sud-est de la résurgence. Le point d'émergence de la source est certainement à une altitude plus élevée que celui des eaux moyennes du Lot. Il ne fait aucun doute que s'il y a communication entre la rivière Lot et la rivière souterraine de la source, cette communication ne peut avoir lieu que fort en amont de Cahors, à une distance de plus de 10 km. (Extrait d'un Rapport de l'Université de Montpellier).

Quelques chercheurs, devant ce mystère d'une résurgence qui, après la fontaine de Vaucluse, est la plus importante (le France, lui ont porté un vif intérêt. Peu nombreux cependant :sont ceux qui lui ont consacré un travail de très longue haleine. Je n'en connais que deux : l'abbé Bonabry et Gervais Nicolaï.

L'abbé Bonabry, au début de.1875, a publié, dans le " Courrier du Lot ", une très longue étude hydro-géologique. Sa longue observation et ses minutieuses expériences étaient surtout destinées à rechercher les améliorations susceptibles d'assurer l'alimentation normale de la ville, concurremment avec la marche d'un moulin qui se trouvait alors à la place de la station actuelle du pompage électrique. Divona fournissait à la ville 550.000 mètres cubes d'eau par année pour une population de 14.416 habitants. Les besoins actuels de la ville sont de 1.195.000 mètres cubes par année pour 15.345 habitants.

Les conclusions générales de l'étude de l'abbé Bonabry sont les suivantes :

1 la fontaine exceptionnellement débite 10 m3 à la seconde ;
2 la profondeur de la source, d'après un sondage fait en 1854, donne à l'étiage 15 m. 60 (en 1947, les scaphandriers sont descendus à 60 mètres).
3 les eaux pluviales font élever le niveau du bassin très rapidement. C'est un fait que j'ai moi-même observé, à la suite d'un orage local, sur les plateaux de Trespoux-Villesèque en juin 1947. Cet orage a commencé à 18 heures, le niveau de Divona dès 19 heures était en crue. Il atteignait à 20 heures, c'est-à-dire deux heures après, une hauteur de 80 centimètres.
le bassin d'alimentation de la fontaine est supérieur au département du Lot pris dans son entier et peut s'étendre au delà de l'Aveyron jusqu'au Tarn. Pour arriver à cette conclusion, l'abbé Bunabry pose les données suivantes :

a) la source peut donner par de simples modifications extérieures 10 m3/seconde ;
b) elle absorbe le dixième de la chtitr annuelle (les pluies du département ;
c) cette chute est évaluée à 50 centimètres ;
d) le département du Lot à une superficie de 525.000 hectares.

Le chiffre de base "a" me paraît exagéré. Le chiffre "b" est très discutable. Les besoins de la ville étaient en 1875 de 17 litres/seconde, alors qu'ils sont présentement de 37 litres/seconde, prélèvement insignifiant qui actuellement en période sèche fait quelquefois baisser le niveau du bassin.

La rivière Lot ne débite à l'étiage que 12 m3/seconde et par temps de crue a déjà débité 1.000 m3/seconde, c'est-à-dire près de cent fois plus que la fontaine également en crue.

Même en tenant compte des fuites, il paraît donc anormal que l'abbé Bonabry fasse ses calculs sur la base d'un débit moyen de 10m3/seconde. Etant donné qu'il estime que, pour un débit moyen de 10m3/seconde, Divona demande un bassin d'alimentation correspondant à la superficie de deux ou trois départements, combien faudrait-il de départements à la rivière Lot qui a débité (chiffre contrôlé), en décembre 1951, 150 m3/seconde de moyenne ? N'ayant pas d'éléments chiffrés pour la résoudre, je pose simplement la question ;

5 la fontaine de Saint-Georges communique avec Divona. Il faut rappeler qu'en 1875 la source servait surtout à l'alimentation du moulin et que, depuis 1854, Divona approvisionnait la ville en eau.
M. l'abbé Bonabry a observé que, dès l'ouverture des vannes du moulin, le bassin Divona baissait, entraînant quelques instants après la baisse du bassin Saint-Georges. Inversement, dès la fermeture des vannes, les deux bassins reprenaient leur étiage. Le fait ne se discute pas.

6 en temps de crue les eaux prennent une teinte blanchâtre. L'abbé Bonabry attribue cette coloration aux passages (les eaux sur des terrains marneux. Pour Divona, le fait pourrait se soutenir.

L'étude des rivières souterraines n'avait pas, en 1854, pris le mème développement que de nos jours. Toutes les sources, sans exception, prennent cette couleur blanchâtre, quelque terrain qu'elles traversent. Il s'agit simplement d'une dilution de calcite, accumulé en eau basse, soit en surface formant nappe, soit sur les parois des cavernes. Au passage des eaux, ce calcaire se dissout à nouveau et donne en effet à l'eau une couleur légèrement blanche.
J'ai donné un résumé très succinct, trop succinct de l'étude de l'abbé Bonabry. Le lecteur intéressé la trouvera in extenso dans la collection du " Courrier du Lot " de janvier, février et mars 1875.
A l'époque, les cavernes ne présentaient pas un intérêt touristique. Comme je l'ai précisé au début de ma communication l'abbé Bonabry avait longuement étudié Divona, eu égard aux difficultés d'approvisionnement en eau. L'ouverture des vannes du moulin abaissant le niveau du bassin désamorcait les pompes.
Il fallait trouver un remède : augmentation du débit de la source, par le colmatage des fuites, travaux préconisés par l'abbé, et qui n'ont jamais été entrepris. La solution la plus simple a été réalisée quelques années plus tard : l'achat du moulin, donnant ainsi le monopole de l'utilisation des eaux au seul profit de la ville.

*

Après l'abbé Bonabry et dès le début du siècle, une personnalité bien connue de la ville de Cahors, M. Nicolaï, a repris les travaux de recherches, mais contrairement aux précédents chercheurs, il a axé tous ces travaux vers la découverte du cours souterrain de la fontaine et des cavités qui devaient exister. Pour cela, partisan d'une science... ou d'un art... naissant : la radiesthésie, il intéressa à la chose quelques baguettisants de classe Armand Viré, Pélaprat, l'abbé Mermet, etc...

En 1913, M. Nicolaï entreprend des travaux sur le flanc ouest de la montagne du Pech d'Angély au lieu dit Peyrolis.

Ecoutons le récit qu'il lit de ces fouilles

" Il faudrait une brochure pour décrire les péripéties auxquelles donnèrent lieu ces investigations. Contentons-nous de noter que Pélaprat délimita deux cours d'eau souterrains, tous deux se dirigeant vers le village de Lacapelle. Des cavités furent signalées aux environs de la fontaine, une particulièrement au sommet du Mont d'Angély, à peu de distance du sol ; on devait l'atteindre par un forage de 13 à 14m. de profondeur. La municipalité d'alors prit l'initiative de ces fouilles. On creusa un puits de 14 m. qui ne décela rien de particulier. Nous devons ici rendre hommage à l'activité déployée en ces circonstances par un vieux Cadurcien disparu M. Jean Joufreau. Enthousiaste d'un procédé nouveau dont il entrevoyait l'importance, il fut d'un précieux secours pour la cause qu'il servait et pour ses amis. "

Un contrôle de ces expériences fut fait un peu plus tard, également sous la direction de M. Armand Viré, par M. Probst, sourcier réputé ; il confirma les indications déjà données par M. Pélaprat.

Cependant, avant l'abandon des travaux, " les chercheurs ont fait creuser, écrit M. Nicolaï, un trou de mine qu'ils ont chargé d'une façon énorme. Une détonation formidable fut entendue, mais à la grande surprise des assistants, ni gaz, ni matériaux ne furent projetés au dehors. Toute la décharge paraissait être passée à l'intérieur ".

Cet insuccès n'a pas découragé l'intrépide chercheur qu'était M. Nicolaï. Il fait appel à un nouveau radiesthésiste connu : M. Lesourd. Ce dernier, après une étude approfondie sur le terrain, conclut " qu'au point où la municipalité avait fait creuser en 1913, un puits sur les indications de Pélaprat, il y avait un vide très important, mais que le puits avait été creusé sur un des piliers du dôme, alors que 7 ou 8 mètres plus loin, la voùte n'était que d'une bien faible épaisseur ".
Dans cette tentative, les travaux ne furent pas poussés d'avantage.

*

En 1939, infatigable, M. Nicolaï entouré de quelques amis crée une Société. D'après les études d'un nouveau radiesthésiste, M. Lagarde, il suffisait de creuser un tunnel de 30 mètres horizontal, en partant d'un point situé derrière la grange en démolition qui est attenante à la station de pompage pour pénétrer dans les cavités. " Après quelques coups de mines, le forage atteignant un mètre environ, écrit M. Nicolaï, des incidents, quelques malentendus, qu'il serait fastidieux de rapporter, avaient engagé mes amis, en mon absence, à suspendre les travaux. "
" Mais, poursuit M. Nicolaï, le ciel s'était assombri. Des événements terribles surgissaient ; mes fonctions m'appelaient ailleurs... Que décidera l'avenir ? "
En terminant sur les travaux de M. Nicolaï, je dois rendre hommage à la mémoire de cet homme charmant, modeste, qui durant toute sa vie s'est intéressé à Divona, a tenté de percer son cours souterrain, qui, malgré ses insuccès, n'a jamais perdu confiance et qui, quelques jours avant sa mort, me disait sa consolation d'avoir trouvé en moi un disciple qui continuerait son oeuvre.

*

Et nous en arrivons aux tentatives d'après-guerre que j'ai organisées grâce au dévouement d'amis qui partageaient mon enthousiasme.
J'avais sur mon prédécesseur, M. Nicolaï, l'expérience de ses tentatives. J'ai cru qu'il se posait un problème psychologique et que M. Nicolaï qui planait sur des hauteurs idéalistes d'une époque révolue, n'avait pas su exciter l'immense intérêt commercial que représentait la découverte de grottes pour Cahors et la région. C'est donc en excitant cet intérêt que je pensais pouvoir profiter d'un puissant appui financier. Et je dois dire que le résultat a bien répondu à mon espoir.
Je lançais donc une campagne de presse et lorsque j'ai été certain des appuis financiers, je fondais un Comité Divona. Grâce à M. le chanoine Lemozy, je faisais la connaissance de M. Guy de Lavaur, géologue et spéléologue d'expérience et de grande valeur.

M. de Lavaur envisage quatre moyens d'accès dans les cavités de la rivière

1 l'accès par un tunnel ;
2 l'accès par un évent fossile ;
3 le désamorçage du siphon ;
4 la plongée directe.

1 L'accès par un tunnel devait être très coûteux et aléatoire. Le doute sur la longueur du tunnel à creuser, ajouté à la crainte générale que des explosions puissent détourner le cours, ne nous fit pas retenir ce projet.

2 L'accès par un évent fossile. En effet à quelque 10 à 15 m. autour de la fontaine et au-dessus sont visibles des failles, qui, à priori, auraient pu être considérées comme des cours fossiles par lesquels s'écoulaient l'eau avant son passage actuel. Pendant les vacances de Pâques 1947, j'avais, avec quelques jeunes, visité vainement toutes ses failles.

3 Le désamorçage du siphon en le mettant en communication par sa base avec le lit, du Lot. Tout d'abord désamorçage impossible à cause de la prise d'eau de la ville de Cahors, ensuite le niveau de la fontaine mesurée par l'abbé Bonabry et M. Nicolaï accusait une profondeur de 15 m, profondeur trop importante pour un désamorçage total.

Il restait la quatrième solution : la plongée directe.

M. de Lavaur, se proposant pour effectuer en scaphandre autonome les plongées, je lui demandais tout d'abord de chiffrer les dépenses d'une telle entreprise. Je m'excuse de donner ces détails qui ont cependant leur importance.

Le matériel nécessaire devait comprendre :

2 scaphandres Cousteau bi-bouteille
76.000
1 bloc d'alimentation de réserve
120.400
Air liquide
15.000
Un vêtement prototype caoutchouc
15.000
3 lampes sous-marines
6.000
Divers
10.000
1 canot pneumatique
8.000
Total
150.000

Il fallait également prévoir le logement des scaphandriers. En bref, une somme de 200.000 fr. était nécessaire.

Avec ces renseignements, le Comité Divona se formait composé de MM. Lacour, président ; Fantangié, secrétaire ; Meulet, trésorier ; membres : Maureille, Baudin, Bessac, Metges, Artigalas père, Layssac, Priolo.

Dans un temps record (moins de 15 jours) les 200.000 fr. étaient souscrits et le matériel commandé. Il ne restait qu'û préparer les opérations de plongée, chose très minutieuse, si l'on tient compte des dangers de l'exploration sous-marine. Malgré quelques incidents, qui ont tenu en haleine pendant quelques minutes l'équipe de surface, tout s'est du reste effectué selon les prévisions. Je ne puis donner tous les détails intéressants, tous les problèmes à résoudre ; communication avec le scaphandrier pendant la plongée, protection contre le froid, soins médicaux, assurage, etc... Qu'il me suffise de préciser que le téléphone ne pouvant fonctionner dans les profondeurs, M. Baudin, aidé par les spécialistes des P.T.T., avait imaginé un système de couineur qui, à chaque instant, nous reliait au plongeur.

Sur le radeau, construit à cet effet et placé sous la voûte, M. Priolo, équipé en scaphandrier, devait, en cas de besoin, servir de nageur de secours, MM. Lacour et Baudin contrôlaient les appels, M. Maureille notait, minutait toutes les opérations et j'assurais moi-même le scaphandrier, obéissant à ses ordres retransmis par l'appareil sonore et lumineux. Nous n'avions plus qu'à attendre l'arrivée des scaphandriers. Dans l'ordre, les plongées se sont effectuées aux dates suivantes

- 25 juillet 1947 : une plongée par M. de Lavaur, 13 mètres
- 4 août 1947 : trois plongées par M. de Lavaur, 15 mètres, durée 7 minutes ;
- 12 août 1947 : deux plongées par M. de Lavaur, 7 minutes 20. Distance, 32 mètres. Profondeur de la plongée, 25 mètres.

M. de Lavaur a fait preuve dans ces tentatives d'un réel courage et d'une endurance physique peu commune. Ses plongées ont révélé l'immensité du gouffre alors que, jusqu'à ce jour, on était certain que la profondeur ne dépassait pas 16 mètres.
Il s'avérait donc trop dangereux de continuer les plongées avec un seul scaphandrier. Grâce aux relations que M. de Lavaur entretenait avec le Groupe des recherches sous-marines de Toulon, il nous fut envoyé deux scaphandriers, MM. F'argues et Morandière. Tout de suite ces nageurs, véritables hommes-poissons, firent notre admiration pour leur aisance dans l'eau, leur courage tranquille et souriant. Comme pour M. de Lavaur, je les assurais et je dois rappeler toute l'émotion que j'ai bien encore présente dans ma mémoire, et ma joie lorsque, après l'ordre de rappel, j'apercevais contre la paroi rocheuse les bulles d'air de leur respiration.

*

Pour la suite du récit, je ne peux mieux faire que de retranscrire le compte rendu publié par M. de Lavaur, dans " Les Annales de la Spéléologie "

" Plongées des 30 et 31 août

" A 8 heures, ils plongent ensemble, sans liaison entre eux ; Fargues dévide avec lui un touret sur lequel sont enroulés 50 m. de cordelle. Ils remontent environ 7 minutes plus tard ; ils ont atteint une paroi verticale alors qu'ils arrivaient au bout de leur filin ; celui-ci a été maintenu tendu, pour servir de guide ultérieur, en coinçant le touret entre des blocs au pied de la paroi qui semble former le conduit suivi.
" A 9 h 10, nouvelle plongée. Fargues est relié au radeau par le câble, dont cette fois deux des conducteurs sont branchés sur une lampe à main munie d'un réflecteur, dispositif réalisé par M. Baudin, électricien à Cahors. L'expérience devait montrer l'amélioration considérable que représente ce nouveau système d'éclairage qui permet par surcroît de donner les temps aux plongeurs. Fargues emmène avec lui un deuxième touret. Les deux hommes descendent à une allure très rapide ; en 2 minutes, ils sont à l'extrémité du filin de 50 mètres posé précédemment. Fargues reste au point le plus bas contrôlant, au moyen du cordonnet du deuxième touret, son camarade qui remonte le long de la paroi découverte, à la recherche d'une issue. Les deux hommes reparaissent au bout d'un quart d'heure environ. Morandière n'a pas trouvé d'orifice dans cette paroi qui, d'abord verticale, s'incline sensiblement ensuite vers l'entrée.

" Le 31 août, je fais une reconnaissance rapide avec Morandière pour m'assurer que le conduit suivi la veille avec Fargues est bien celui dans lequel je m'étais engagé précédemment ; il en est bien ainsi et il n'y a en définitive qu'un seul puits.
" Fargues et Morandière repartent à nouveau ; Fargues reste encore au point le plus bas du premier puits pour contrôler Morandière tandis que celui-ci fouille la paroi ; il finit par trouver un large conduit, de dimensions comparables au premier et aussi déclive, mais encore plus accidenté, dans lequel il s'engage, déroulant 27 mètres de cordonnet. Fargues lui transmet à ce moment le signal de retour, car il est à court d'air. Lorsque les deux hommes arrivent à la surface, les bouteilles de Fargues sont complètement vides. La plongée a duré un peu plus de 13 minutes. Le point extrême atteint se trouve à environ 80 mètres du radeau ; il est impossible de fixer avec précision la profondeur correspondante, mais d'après les diverses observations faites, elle doit être de l'ordre de 60 mètres. Pour apprécier l'effort réalisé, il faut se représenter les difficultés d'une pénétration par plongées, dans une obscurité quasi-totale, au milieu de strates ou d'éperons de roches pointant de toutes parts et cela dans une eau à température relativement basse. Aussi faut-il considérer que, dans l'état actuel de nos moyens, la plongée profonde du 31 août met un point final à l'exploration de la Fontaine des Chartreux.
" La fin de la matinée fut consacrée à l'examen des voûtes. Successivement Morandière, moi-même et Fargues, fouillâmes les moindres anfractuosités, mais nous ne trouvàmes aucun passage permettant de tourner les difficultés de franchissement du siphon par le bas.

Observations et résultats.

" Les résultats topographiques sont consignés dans les vues en plan et en élévation. Il y a lieu de remarquer, qu'à part le plan de l'extérieur de la Fontaine (trait continu) levé avec précision par M. l'Ingénieur des Ponts-et-Chaussées Maureille, les croquis du siphon sont grossièrement approximatifs ; seuls quelques points repères ont pu être déterminés avec quelque précision. La vue en coupe représente le rabattement sur le plan d'azimut 135" des coupes successives suivant les plans de plongée.

 

" Il est assez remarquable que le niveau de ce siphon-vasque se trouve, à l'étiage, à environ un mètre au-dessus du Lot, alors que le lit de cette rivière n'est séparé de la Fontaine que par une distance horizontale inférieure à 10 mètres. Il faut noter que ce siphon, quasi-tangent au Lot s'enfonce à plus de 50 mètres en-dessous de son lit.

" Plus curieuses encore sont les observations de température. Les 25 juillet, 4 et 12 août, les eaux de " Divona " étaient de 14, comme je l'ai indiqué précédemment, et parallèlement, celles de la Fontaine de Saint-Georges étaient de 17-18 degrés. Les 30/31 août, ces températures s'élevaient respectivement à 16 et 21 degrés. D'autre part, des expériences anciennes, mais sérieusement faites, prouvent que les niveaux de Saint-Georges et de " Divona " sont en relation étroite et que, par suite, ces deux résurgences communiquent avec un réseau souterrain commun. Cette constatation doit rester présente à l'esprit lorsque l'on veut rechercher les causes de la température anormale de la Fontaine des Chartreux.
" Pour interpréter cette anomalie, on petit envisager deux hypothèses. La première, assez en rapport avec les constatations faites au cours des plongées, serait que la flexure directrice de l'orientation du siphon conduise les eaux à une profondeur telle qu'il y ait réchaufement par effet géothermique. Cette hypothèse semblerait à première vue corroborée par les résultats de l'examen effectué par M. Gèze de l'échantillon de vase ramené sur ma demande par Fargues de la cote 45. Mais il faut tenir compte de la relation entre Divona et Saint-Georges. Or, les températures relevées pour cette dernière ne peuvent s'interpréter que par des infiltrations du Lot, à partir de plans d'eau surélevés par les anciens barrages de navigation qui subsistent toujours. "

*

Je dois préciser, pour en terminer avec ces tentatives de 1947, qu'elles ont suscité à Cahors et à l'extérieur unn immense intérêt. Toute la presse régionale en a amplement entretenu l'opinion et ces plongées avaient rassemblé autour de la fontaine Divona les plus grands géologues et spéléologues de France.

*

Pour ma part, il faut bien l'écrire, j'ai été fortement ébranlé par cet échec. Cette période d'amertume passée, je reprenais les recherches avec le Groupe spéléologique qui succédait au Comité Divona.
Nous avons prospecté les Causses, les vallées, toutes les failles et puits ou cavités connus, dans les régions de Trespoux, Villesèque, Montcuq, Bagat, Aujols, Arcambal.
Nous avons fait des observations très intéressantes, aucune concluante.

*

 
Maurice Fargue en plongée

Devions-nous nous avouer impuissants et vaincus ? Les travaux de 1947 avaient eu, certes, un résultat : celui de prouver l'impossibilité actuelle, et je dis bien future, d'attaquer directement la fontaine par sa résurgence. Les recherches spéléologiques postérieures avaient été stériles, il restait et il reste encore la voie suivie par M. Nicolaï, la radiesthésie et le forage.
Et c'est une nouvelle campagne de presse que j'entreprenais au cours de l'été 1950. Je faisais appel à tous les radiesthésistes. Sur un plan-type, il s'agissait, dans un rayon de 10 kilomètres à partir de la résurgence, de découvrir le cours souterrain de Divona et ses cavités et de signaler l'endroit où la croûte terrestre était la moins épaisse pour accéder à ces cavités.

*

M. Henri Gau a bien voulu faire un travail ingrat : " Le relevé sur un même plan de toutes les réponses renvoyées ". Il nous livre le fruit de ses études.

RECHERCHES DES RADIESTHESISTES SUR DIVONA

" M. Fantangié a adressé des plans de la région voisine de Divona à 28 radiesthésistes ; 16 ont bien voulu nous renvoyer les plans annotés des résultats de leurs recherches. Ces recherches consistaient :

" 1 à tracer la rivière souterraine Divona ;
" 2 faire connaitre le tracé des cavités (cours fossile rivière) ;
" 3 faire connaître le point exact oit la croûte terrestre plus mince pour accéder à ces grottes ;
" 4 l'épaisseur de cette croûte.

La plupart des radiesthésistes ont limité leurs recherches à la région comprise dans le plan et ont considéré que Divona était constituée par les eaux tombées sur les plateaux calcaires qui entourent la cuvette de Cahors. Quelques-uns, plus expérimentés peut-être, ont vu beaucoup plus grand et ont conclu à l'existence d'une ou plusieurs rivières souterraines très importantes dont Divona ne serait qu'une petite ramification. Comme le dit un spécialiste, le docteur Boutary, " on se trouve, comme toujours en pareil cas, devant " des difficultés assez grandes. Il s'agit bien, en effet, d'une rivière " principale très importante et venant de très loin, mais on rencontre aussi des filets secondaires de bien moindre importance qui ne sont que des " canaux " d'amenée vers cette rivière des eaux d'infiltrations locales. On a parfois assez de difficultés pour les éliminer au cours de l'examen radiesthésique ". La difficulté est sans doute très grande, car des divergences considérables sont apparues en reportant les divers tracés sur un même plan et les radiesthésistes amateurs ne paraissent pas être les seuls à avoir confondu les filets secondaires et la grande rivière.

" Malgré la diversité des tracés, on trouve cependant quelques points communs qui pourraient servir de base aux recherches sur le terrain :
" Tout d'abord, un point situé sur la " côte de Valentré ", à 900 m. environ de la source : le docteur Boutary y place une grande nappe d'eau en communication avec la rivière et d'accès relativement facile, la croute de rocher était de 6 m. seulement à un endroit, M. Bouyssou y fait passer la rivière principale, M. de Sèze y dessine un lac important, M. Viguié y trouve un grand cours d'eau qu'il a suivi sur la carte d'état-major jusqu'à Labastide-Murat et M. Vauzou y voit une grotte qui s'étendrait d'après lui jusque sous le Lot.

" La route de Roquebilière serait traversée à 250 m. environ de celle de Trespoux par un cours d'eau, d'après Mme Bastide, MM. Labanhié, Viguié, et Bouyssou ; suivant les deux derniers, il s'agirait de la rivière principale.
" Selon Mme Bastide et le docteur Boutary, la rivière principale passerait sous le premier lacet de la même route ; MM. Mieulet, Delihe, Viguié et Vauzou ont décelé un cours d'eau souterrain au même endroit.
" En remontant le vallon à l'ouest du Pech d'Angély septentrional un point commun aux tracés de MM. R'ougié, Viguié paraît correspondre approximativement au point où les fouilles ont été entreprises en 1913.
" Enfin M. Bélibens qui a fait un travail très important et une prospection très fouillée suit le cours souterrain et dans la partie sud (Trespoux, Mouret) trouve de très nombreux canaux. Théorie qui rejoindrait celle du docteur Boutary, d'une très importante rivière aux multiples apports.

" Les profondeurs ont été rarement indiquées, encore celles qui sont mentionnées accusent-elles des variations sensibles : sur le Pech d'Angély, l'un dit 12 m. et l'autre 60 m. au même endroit. Un travail très intéressant a cependant été fait par le docteur Boutary, par M. Bouyssou et M. Bélibens. Bien que leurs chiffres soient différents, ils donnent tous les trois une idée de l'importance du siphon qui débouche à la fontaine des Chartreux : pour le premier, ce siphon aurait approximativement 154 m. de profondeur maxima par rapport au Lot et 530 m. de long ; pour le second, la partie inférieure du siphon atteindrait 112 m. et le plafond de la rivière souterraine plus de 60m au-dessous de la source ; le niveau remonterait à 0 à une faible distance vers l'ouest, mais sans accès à l'air libre et pour redescendre aussitôt. M. Bélibens confirme ces hypothèses.

" D'après le docteur Boutary, la rivière serait coupée de siphons nombreux et importants, pratiquement infranchissables ; elle ne pourrait donc être explorée que sur de courts trajets. M. Bélibens croit au contraire à de très importantes et trèss longues cavités.

" Les autres radiesthésistes sont en général assez discrets sur les possibilités d'exploration. L'un d'eux a cependant donné des précisions assez curieuses à ce sujet : " D'après moi, dit-il, la " cavité la plus intéressante, comme la moins difficile à exploiter, " est celle située dans la boucle du Lot. C'est elle qui possède la " croûte la plus mince (de 20 m. à 80 m.). La voûte semble s'élever jusqu'à 90 m. au-dessus du cours de la rivière... " Cette grotte remarquable serait située, d'après le plan, vers le milieu de la rue Victor-Hugo... Nous pensons, dans ce cas particulier, qu'il s'agit d'une erreur de transposition...

" En dehors du cours de Divona, des cavités importantes ont été signalées sous le plateau, dans la région de Trespoux et de Rassiels, par MM. Alby, Bélibens, Bouyssou et Mieulet. Certains indiquent des croûtes de six mètres. Malheureusement, ces radiesthésistes ne sont pas d'accord sur l'emplacement des points intéressants.

" En somme, qu'il s'agisse du tracé de la rivière souterraine et de sa profondeur ou de l'emplacement des cavités; et de leurs points d'accès, la radiesthésie, qui a pourtant à son actif des découvertes remarquables dans ce domaine , n'a pas donné pour le moment la clé du problème ; peut-être des recherches sur le terrain donneront-elles des résultats moins décevants

" Henri GAU. "

Il n'est pas dans mes intentions de faire le procès de la radiesthésie en laquelle je crois. Mais, dans le ças particulier, je partage l'avis de M. Gau. La radiesthésie jusqu'à aujourd'hui n'a pas résolu le problème du parcours souterrain de Divona.

Devons-nous abandonner tout espoir après ce nouvel échec ? Je pense que nous pouvons encore tenter une nouvelle expérience.
M. Lacour possède, au titre du feu Comité Divona, près de 40.000 fr. Pour le prix de 15.000 fr., j'ai commandé un matériel de forage pouvant percer 20 mètres.
Sur des emplacements judicieusement choisis, et particulièrement à l'endroit du premier puits de M. Nicolaï, nous effectuerons des forages. Nous appellerons sur le terrain les radiesthésistes qui nous ont donné des réponses sur plans intéressants.

*

Peut-être alors... devant cette fidélité, cette opiniâtreté, cet entêtement, l'inaccessible Divona se laissera-t-elle fléchir... Pourrons-nous alors un jour, nous, ou nos descendants, admirer... ses, paysages des Merveilles, au travers de ses cascades scintillantes, face à ses colonnes immaculées et à ses draperies roses...

Pourrons-nous peut-être un jour...

Là est le Mystère... le Mystère de Divona...

Jean FANTANGIÉ.