Isadora
ou
La croisière de l'angoisse infernale

Subie par Pol Van Eenoo, Jean-Marc Belin, Arsene Peters, Jacques Vettier , Johan Devolder et Paul Raymaekers

écrit par jacques Vettier

 

Imaginez de grandes épaves reposant dans les eaux claires de la Méditerranée à proximité de San Remo (Italie)… Le Tirpitz, 144 mètres de long, le Ravenne 117 mètres, deux cargos coulés durant l'une et l'autre des deux guerres mondiales et posés par 90 mètres de fond. C'est presque trop beau !

Imaginez un groupe de cinq plongeurs franco-belges familiers des recycleurs, trimix et autres héliox.
Que ces derniers décident de rendre visite aux premiers semble une bonne idée.

Une série de plongées menée l'année précédente à trois plongeurs à l'aide d'un semi-rigide de 5.5 mètres avait montré les limites de ce type d'embarcation, il nous fallait quelque chose de plus important. Idéalement un bateau à bord duquel il serait possible de manger et dormir, de regonfler les blocs, de transporter les B50, un bateau de croisière-plongée pour tout dire.

Notre choix finit par se porter sur un fifty de 20 mètres amarré à Cavalaire, l 'ISADORA IASOS, un Caïque Turc luxueusement rénové pour le plus grand conford de ses occupants. Il est équipé pour la plongée loisir aussi bien que pour la plongée Tech ( citation de la brochure) http://isadora.plongeur.com/index.html .

Cette idée-là était sans doute moins bonne… En tout cas, accord fut pris et q uelques mois plus tard, le lundi 30 mai à 9 heures du matin, le groupe se retrouve sur le quai à proximité de l'Isadora. Deux autres plongeurs se sont joints aux cinq initiaux. Jean-Marc qui plonge en Inspiration et Arsène qui plonge en ouvert. Pour des raisons personnelles un des cinq n'a pu venir –mais a payé sa place. Au total cinq plongeurs CCR et un plongeur en ouvert. Nous ne nous connaissons pas tous autrement que de manière épistolaire, nous en profitons donc pour lier connaissance. Première constatation, ce groupe de plongeurs a l'air bien sympa. Deuxième constatation, on ne peut pas dire que l'accueil sur l'Isadora soit chaleureux… Le capitaine la joue marin bourru et taciturne. Bien sûr, on sait que la semaine dernière le bateau a connu un accident qui aurait pu très mal finir, un booster O2 a explosé sur le pont, brûlant un plongeur et provocant un début d'incendie. Grâce à l'intervention d'un ex-pompier professionnel les conséquences ont heureusement été limitées et les traces sur le bateau demeurent peu visibles. On peut comprendre que le capitaine soit choqué –mais on a du mal à se sentir responsable de ce qui s'est passé la semaine précédente. Le capitaine finit par s'absenter et nous chargeons notre matos, ce qui représente une bonne suée. Un ami du capitaine, Mick, jeune retraité qui « donne un coup de main à bord » s'efforce lui d'être jovial, ça compense.

Peu avant d'appareiller nous ferons d'autres constatations : malgré un programme simple et clairement exposé par mail et téléphone –on veut plonger sur le Tirpitz et le Ravenne, point- il semble que tout n'a pas été bien compris… Le capitaine nous propose en effet de caboter en plongeant ici et là jusqu'à San Remo. Or ce n'est pas le but, le but c'est Tirpitz et Ravenne. Là petit problème, au motif que la côte italienne n'offre pas d'abris, qu'il faudra certainement rentrer au port le soir, que ça va coûter cher (à nous bien sûr), au moins 120 euro par nuit. On se regarde, on se gratte la tête et on dit que bon, si l'on doit entrer au port on entrera, mais que le but c'est de plonger ces deux épaves profondes, certains on fait 1200 km pour cela. Le capitaine accepte du bout des lèvres, sur l'air de tout' façon c'est votre problème . Jean-Marc me confie « j'la sens pas cette croisière j'la sens pas ! ». Autre problème, je dois reprendre le ferry pour la Corse à Nice le lundi suivant, c'est prévu depuis le début, mais là encore le capitaine semble découvrir. Et là encore m'embarquer puis me débarquer à Menton où je pense laisser ma voiture semble présenter de cooolossales difficultés... On convient de rester en liaison téléphonique, pour éventuellement embarquer d'un autre port si un quelconque problème de navigation survenait.

Vers midi l'Isadora prend la mer et moi la route.

Je m'arrêterai à Mandelieu d'où je tenterai de contacter le bateau. Je tomberai sur le répondeur auquel je laisserai un message. Quelques heures plus tard, faute d'une réponse, je poursuivrai vers Menton. Là toujours pas de contact, je décide de prendre une chambre d'hôtel. Contact enfin vers 21 heures, qui m'indique que le bateau arrivera vers 23 h. Je précise qu'il est inutile de venir me chercher, que je reste à l'hôtel pour la nuit, c'est plus simple. Des messages m'avaient paraît-il été laissés, qui ne sont pas arrivés et n'arriveront jamais…

Mardi 31 mai

A 8 heures le bateau me retrouve au poste à essence du port. Hier soir la mer était d'huile mais au petit matin la houle est montée, quelques visages en portent les traces, est-ce que cela suffit à expliquer le manque d'entrain de mes camarades ? Paul m'indique que convivialité n'est pas le maître mot du capitaine. Bon…

Après le petit dej' la mer ne s'est pas améliorée et le capitaine juge préférable de plonger sur le Heinkel, un avion qui repose dans la baie de Menton par 60 m de fond. Pas d'objection de notre part, ça permet de nous roder à l'usage de notre matériel lourd et encombrant sur un bateau qui n'est pas adapté à la plongée technique quoi qu'en dise la brochure. On a ainsi découvert que les recycleurs devaient rester sur le pont, à la merci des éléments, et que la chaux devait être changée à l'extérieur. Si le temps se gâte, ça va être joyeux, d'autant qu'eau et chaux font mauvais ménage…

Au terme de la plongée, visi très moyenne mais profusion de poissons-lune, on mettra le cap sur San Remo. La mer s'améliore assez rapidement, nous n'arriverons pourtant à San Remo qu'en fin d'après-midi. Economie de gas-oil ? On aura tout juste le temps d'une plongée sans grand intérêt sur une épave délabrée à peu de distance de Porto del Sol.

Le soir nous nous amarrons devant la station service. Vu le ton employé par le capitaine pour demander une place, c'est un miracle que les agents du port nous en trouvent une, ces gens sont vraiment gentil. Au cours du repas, je comprends mieux ce que Paul voulait dire… Le capitaine a sans doute été choqué par l'accident, mais il connaît aussi des problèmes personnels, en particulier de divorce. Cela nous vaut des considérations oiseuses sur les femmes en général et sur les femmes magistrat qui jugent les divorces en particulier. Compte tenu de la profession de mon épouse, j'élude. Mes camarades aussi. L'ambiance qui s'installe alors est assez curieuse. Quel que soit le sujet abordé, le capitaine a fait mieux, plus grand, plus fort. Vous parlez de ski ? Il dévale les pentes une main attachée dans le dos. De vélo ? Il les remonte sur un pied. Quand il est question de spéléo, je vois Jean-Marc qui se mord la lèvre. Pas sûr que ce soit pour ne pas rire. C'est un peu comme à ces mariages ou le tonton un peu parti ennui tout le monde jusqu'à ce qu'on finisse par l'ignorer. Sauf qu'on est sur un bateau, que ce n'est pas très grand et qu'il appartient au tonton en question ! On appliquera pourtant cette technique, un groupe qui en dehors des politesses d'usage feint d'ignorer la présence de l'autre. Entre les deux, un Mick qui tente de ménager la chèvre et le chou et qui se fait régulièrement houspiller par son « ami », il ne va pas assez vite, n'attache pas l'orin comme il faut, n'est pas là au bon moment, etc. Et on est parti pour une semaine ! Enfin, 6 jours, car à partir de là on va les compter, les mesurer, les supporter. Isadora Iasos : piège à basse vitesse. Le capitaine y gagne un surnom, Captain Bligh évidemment. Il manquera un Monsieur Christian, mais on a souvent couvé le zodiac d'un étrange regard…

Mercredi 1 er juin

Ce matin ce sera Tirpitz, enfin ! Une mer d'huile nous souhaite la bienvenue. On trouve la balise qu'un ami venu plonger l'avant-veille avait laissée sur l'épave à notre intention. Parfait ! Sauf que, surprise, alors que nous comptions utiliser cette balise comme pendeur et ligne de déco, notre captain' nous annonce qu'il tient à amarrer l'Isadora à l'épave… Pour ce faire il exhibe un orin gros comme le petit doigt et trente centimètres de chaîne. Nos doutes sur la résistance de l'ensemble et balayé d'un « ça résiste à 4 tonnes, alors pas de problème ». Me voici parti avec Paul pour accrocher ça par 80 m de fond. Le Tirpitz est couché sur son flanc bâbord, il ne présente à plat qu'une coque lisse sans point d'attache. Heureusement, on a pris soin de faire glisser « l'amarre » le long de la balise, ça permet de ne pas louper l'épave. Je finis par découvrir une chaîne de la taille du poignet à laquelle boucler notre manille. Après quoi j'envoie mon parachute afin de signaler que tout est OK, et nous entamons enfin notre plongée. L'épave est superbe, toujours étrange avec cette perspective basculée à gauche. La visi est bonne et il n'y a pas de courant –conditions exceptionnelles pour la région. La vie foisonne : anthias, liches, dentis, mola-mola, un vrai festival. Le pont du navire ressemble à un tombant. On en oublie captain' Bligh ! Ce sera d'ailleurs une constante du séjour, ce contraste entre l'agrément des immersions et la tension à bord. Heureusement que notre matériel nous permet des plongées de plus de deux heures !

L'après-midi, avant les préparatifs de la deuxième plongée, une petite brise se lève. Agréable. Le bateau tourne, tourne. Et je vois notre balise s'éloigner irrémédiablement… A force de tourner quelque chose a coupé le mouillage, ce n'étaient pas les trente centimètres de chaîne qui pouvaient réellement mettre la corde à l'abri. Captain' Bligh qui avait prévu de plonger avec Mick ne plongera pas. Et nous nous en somme quitte pour réitérer l'opération du matin, cette fois avec un mètre cinquante de chaîne (de 6 mm !) ce qui devrait déborder suffisamment. Le capitaine en profite pour nous informer que les mouillages perdus sont au frais des clients. Paraît que c'est habituel. Ben voyons !

La seconde plongée est à l'image de la première, avec cependant une visi qui s'est détériorée sous 80 mètres. On pénétrera dans le navire, bien modestement, dans quelques coursives et cabines. Il faut constamment remettre les lignes de fuite dans le bon sens, plafond ? mur ? plancher ? L'un d'entre nous remontera un curieux instrument, quelque chose entre l'arrosoir et la théière, sans doute un pot à eau destiné à une table et trouvé dans une cabine (au mur ou au plafond ?). L'engin est couvert de concrétions mais nettoyé il devrait avoir fière allure et servir d'introduction aux images que tournent Johan et Paul.

En regonflant nos blocs on découvre deux choses : le compresseur est anémique, heureusement que seul Arsène est en circuit ouvert sinon ç'aurait été l'enfer (deux plongeurs en ouvert s'étaient décommandés, ouf !). Deuxième point, pour plonger captain' Bligh s'est confectionné un trimix (à 50% pour lui et à 30% pour Mick, sympa) et pour cela a tapé dans nos bouteilles d'hélium. Outre que c'est d'une correction moyenne, il a utilisé la plus haute en pression. Du coup on est marron pour cascader, il va falloir utiliser le booster, c'est-à-dire gonfler des blocs avec ce compresseur poussif… En outre on s'aperçoit que le capitaine avait prévu de faire sa déco sur l'oxygène de secours qu'on avait amené. Lorsque Jean-Marc lui indique qu'il ne faut pas confondre l'O2 de déco avec les blocs disposés sur la ligne de secours, le climat n'y gagne pas...

Le soir au cours du repas captain' Bligh nous annonce qu'il ne faut pas oublier que la moitié de ce qui est remonté appartient au capitaine. On se regarde avec des yeux ronds, à se demander si c'est du lard ou du cochon. On choisit le sourire idiot, un peu comme face à une langue étrangère, et on précise qu'on n'a pas l'intention de « remonter », à moins bien sûr de tomber sur le trésor de Rommel. Ouais ouais , conclut le capitaine, n'empêche qu'il y a des règles en mer et faut pas les oublier .

On s'en retourne à l'ignorance, c'est plus simple.

Jeudi 2 juin

. Ce matin pas besoin de refaire le mouillage, avec Paul je profiterai de ce temps gagné pour parcourir le Tirpitz d'un bout à l'autre, de la poupe à l'étrave et retour. De quoi prendre la mesure du navire. C'est grand, très grand. Et cette plongée restera la plus belle de celles que nous effectuerons sur ces épaves.

Au cours de la décompression les mouvements du bout le long duquel nous remontons indiquent que la mer commence à se lever. Le courant aussi d'ailleurs. Vers neuf mètres on voit nettement l'écume des vagues. Heureusement, contrairement à la veille nous ne remontons pas sur le mouillage de l'Isadora mais sur un bout qui lui est relié via une bouée. Ainsi le bateau n'amplifie pas la houle et les paliers sont plus confortables. De même, toujours pour des raisons de confort, éviter la grappe de plongeurs à 6 m, notre ligne de remontée se divise en deux, sur l'une se trouvent étagés trois blocs de secours. Un peu plus loin on distingue la corde qui relie l'Isadora au Tirpitz. Elle commence à sacrément bouger…

Alors qu'il me reste une quinzaine de minutes, elle casse. Nous voici entraînés par le bateau qui dérive. On s'efforce de maintenir notre profondeur de palier. Pas simple avec la vitesse. Les plongeurs qui ont terminé leur déco remontent. Il n'y que Jean-Marc et moi qui avons encore du palier. La position n'est pas commode. Plusieurs cordes se mêlent. On craint qu'une fausse manœuvre libère celle qui retient les blocs qui alors fileraient au fond. Jean-Marc remonte en surface, dégage celle qui nous intéresse et revient terminer sa déco. La suite sera tranquille. Sauf la remontée à bord de l'Isadora dont l'échelle de coupée n'est pas des plus pratique dans la houle -déjà que quand il n'y en a pas elle n'est pas commode, surtout quand la poignée de maintient vous reste dans la main et qu'on n'a plus de palme puisqu'il faut les ôter pour grimper.

La mer est agitée et une nouvelle séance de mouillage sur le Tirpitz n'emballe personne, on décide de laisser tomber la plongée de l'après-midi.

Retour au port. Là le capitaine décide qu'il faudra qu'on « parle de ce qu'il y avait dans les poches ». Il nous faut un moment pour comprendre qu'il pense que certains ont remonté des trucs . Johan et Pol plongent toujours avec un sac filet dans lequel ils glissent dévidoirs, parachutes et gants pour remonter à l'échelle, on comprend la méprise, mais nos dénégations ne semblent pas convaincre. Pas grave, on ignore. Mick est de plus en plus gêné, il nous explique que son ami traverse une mauvaise passe. On essaye de compatir mais le cœur n'y est pas.

Vendredi 3 juin

Départ pour le Ravenne situé à 20 milles en direction de Savone, soit trois bonnes heures de navigation. On y arrive en début d'après-midi. Le capitaine nous annonce alors qu'il va reprendre les choses en main. Qu'on ne mouillera plus l'Isadora sur l'épave mais que descentes et remontées s'effectueront au pendeur. C'est ce qu'on voulait depuis le début, on ne conteste pas. Et après le repas, on plonge.

Le Ravenne est plus petit que le Tirpitz, tout en restant un bâtiment de plus de cent mètres. Il est posé sur sa coque mais les superstructures sont affaissées. La visi est moindre aussi. Tout cela concourt à en faire une épave moins impressionnante. La vie est également plus éparse, du moins les poissons car les gorgones sont somptueuses. On y croisera aussi de la vaisselle au creux d'une cabine qu'on se contentera d'observer, et un congre amoureux qui nous suivra durant la moitié de la plongée.

L'après-midi étant avancé lorsque nous émergeons, pas de deuxième immersion, on se rapproche du port le plus proche situé à quelques milles. La mer est assez belle pour un mouillage forain.

Dans la soirée, le capitaine nous déclarera brusquement que la théière du Tirpitz et tout le reste doit retourner à l'eau. On explique qu'il n'y a pas de reste et qu'on souhaite utiliser la théière pour quelques images. Rien n'y fait. Le ton monte, chacun campe sur ses positions, jusqu'à ce que le capitaine nous prévienne qu'il ne faudra pas s'étonner de trouver les AffMat et la Gendarmerie à Cavalaire. Comme à l'ordinaire, on choisit d'ignorer. C'est usant mais on a décidé de privilégier ce pourquoi nous sommes venus : les plongées. Et puis le groupe s'entend bien. On refait le monde et les carters d'alternateur de nos pétoires. On tire du fil. On plonge en mer du Nord. En Egypte. Aux Caraïbes… Et on goûte la myrte corse !

Samedi 4 juin

Nouvelle plongée sur le Ravenne. Plus belle que la veille, sans doute parce qu'on a nos repères et qu'on se dirige plus rapidement vers les points intéressants. On la fait durer. Heureusement car ce sera la dernière. De retour à bord captain' Bligh nous annonce qu'une dépression se forme sur le Golfe de Gêne, que la plongée va devenir difficile et qu'il faut rentrer sur Villefranche. Assez curieusement, aucune dépression ne pointera le nez durant le reste du séjour et aucun avis de coup de vent ne sera affiché dans les ports où nous entrerons… En attendant je dois rappeler au capitaine de me déposer à Menton. Il grommelle que ce n'est pas facile d'entrer dans les ports en bateau –en effet, il est beaucoup plus facile d'y entrer en voiture, tout le monde sait ça. Heureusement que je connais la région et ses routes…

Je profite de ma descente à terre pour débarquer la théière du Tirpitz . Le capitaine rouspète que ce n'est pas normal d'agir ainsi. Moi je me dis qu'éloigner les motifs de fâcherie ne peut qu'améliorer l'ambiance. A partir de là les échanges qui tenaient de l'onomatopée améliorée se réduiront encore.

Je retrouve le bateau à Villefranche, où j'ai la surprise de voir l'Isadora entrer dans le –petit-port pour s'amarrer en catastrophe à couple d'un splendide motoryacht qui n'en demandait pas tant. A croire que la baie de Villefranche ne comporte pas de mouillages forains, aussi superbes que… gratuits !

Dimanche 5 juin

La plongée aujourd'hui doit se dérouler sur le tombant des Américains, site célèbre situé à quelques minutes de Villefranche et à proximité de Nice. Un mur qui démarre à 30 mètres et dégringole bien au-delà des 100 mètres, 130 selon certains, 150 selon d'autres. En tout cas un fabuleux chaos rocheux couvert de somptueuses gorgones bleues. Ce doit être ma dernière plongée du séjour, elle sera superbe. Seulement limitée par la moyenne pression d'O2 du recycleur, à 110 mètres. Le tombant semble continuer de plus belle, jusqu'où ? mystère. Oubliés tous les captain' Bligh de la terre et des océans réunis ! Mais c'est surtout à la remontée qu'on apprécie cette muraille extraordinaire, quand le contre-jour dessine les roches et les grands éventails des gorgones –pour un peu on se rajouterait des paliers.

Sur le bateau on retrouve l'habituelle ambiance plombée. Comme à l'ordinaire Mick se fait houspiller par son « ami ». En milieu d'après-midi je débarque de nouveau, cette fois pour retrouver l'Isadora à Cannes où je passerai la dernière nuit à bord. Cannes centre, où il est très commode de circuler et stationner un dimanche –c'est bien connu.

Lundi 6 juin 8h30

C'est ce matin que je quitte le bord. Par chance la capitainerie m'a autorisé à approcher ma voiture, cela nous épargnera le fastidieux portage du recycleur, des blocs et de tout mon matos (j'étais parti pour deux semaines…).

L'Isadora met le cap vers Cavalaire. Mes potes m'adressent un signe de main, Mick aussi, mais pas captain' Bligh. Qui croira que ça me chagrine ?

Lundi 6 juin vers 14 heures

Plongé dans un polar de Mankel, j'attends au milieu d'une des nombreuses files qui vont bientôt embarquer sur le MegaExpress à destination de Bastia. Une voix me sort brutalement de ma lecture :

- Bonjour monsieur, Douanes françaises !

Je redresse la tête pour découvrir que quatre douaniers entourent ma voiture.

- Punaise ! me dis-je en mon for intérieur. C'est pas possible !…

Eh ben si, ça l'est. Et au cas où j'en aurais douté, la fouille en règle qui suit aurait su me convaincre. Les douaniers finissent par « découvrir » la théière du Tirpitz –posée au pied du siège passager. L'affaire se poursuit alors au bureau des Douanes. Trafic de bien culturel que ça s'appelle. Tintin pour le ferry de 14h30… D'autant qu'il y a risque de saisie de la voiture et du matériel, c'est que ça rigole pas ces histoires-là.

Petit à petit, les douaniers constatent qu'en fait de trafic international il s'agit de plongeurs loisirs qui ont récupéré une timbale en Italie sur une épave de la dernière guerre. L'atmosphère se détend, de saisie de véhicule on passe à une amende de 1000 euro (argh !), puis à une de 500 (eh oui, quand même…), on parle de choses et d'autres et de plongée (le centre du problème, en fait). Les douaniers ont déplacé mon billet sur le prochain ferry qui part dans l'après-midi. Pour Calvi, certes, mais ça ira bien comme ça, hein ;-)

Plus tard un douanier me dira « Vous savez, nous n'avons pas l'habitude de perdre notre temps à des babioles pareilles, mais votre affaire nous est arrivée de bien étrange manière… De gros moyen étaient prévus, même un avion pour aller interpeller vos amis à Cavalaire. »

Entre gens de bonne compagnie, on se comprend à demi-mot, on lit entre les lignes.

Lundi 6 juin 21 heures Calvi

En descendant la rampe du ferry je n'en crois pas mes yeux : des douaniers ! Punaise ! on va pas remettre le couvert quand même ?!

Ouf, non, c'était juste une présence de routine, je n'ai même pas droit à un regard suspicieux.

Lundi 6 juin 22h30 Bastia

Ma femme secoue la tête d'un air navré.

- Et t'aurais pas pu la flanquer à la poubelle cette cochonnerie ?

Je la regarde en ouvrant de grands yeux.

- Tu sais quoi ? Ca ne m'a pas effleuré une seconde !… Mais cet été j'irai faire un tour à la Grotte de Mandrin. Façon pèlerinage. Y a des trucs qui créent des liens !

Jacques Vettier, en accord avec
Pol Van Eenoo, Jean-Marc Belin, Arsene Peters, Johan Devolder et Paul Raymaekers

J'ai rédigé le texte ci-dessus, mais avant de le rendre public je l'ai adressé à mes cinq camarades afin qu'ils le valident et/ou le corrigent. Ils l'ont approuvé. Il ne s'agit donc pas du ressentiment d'une seule personne mais de l'opinion partagée par un groupe de six.

Pour le reste, à chacun de juger.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

plongeurs et équipage presque au complet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

matériel sur le bateau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la mise à l'eau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le capitaine du "Bounty"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

allez, on s'en va !