Grotte-exsurgence des Fontanilles

Publié dans la revue Spéléo n28, p.26-27 / 1997.

par Frank Vasseur

Dans la partie la plus sauvage de la vallée de l'Hérault, en rive gauche, un chapelet de sourcettes impénétrables, les Fontanilles, annonce l'une des plus importantes cavité de la région.


par Catherinne Baudu

Un impluvium immense, une rivière souterraine magnifique, des volumes post-siphons démesurés, une salle noyée colossale, des portions exondées accidentées, un enchaînement de siphons cristallins et un siphon terminal estampillé de la formule magique "arrêt sur rien"...

En amont, aucune cavité ne recoupe encore le Lamalou souterrain tant convoité par les spéléologues locaux, aucune topographie ne permet d'orienter les recherches, mais quelques chantiers en cours augurent cependant de prometteuses perspectives.

Autant de raisons valables pour entreprendre un relevé topographique correct et, pourquoi pas, pousser un peu l'exploration ?


La pointe du 11/05/1997

Il est 8h, dans ce paisible coin de la vallée qui s'éveille, lorsque avec Gilles nous quittons la clarté blafarde du petit matin. Les 80m conduisant au bassin du premier siphon sont prestement avalés, et moins d'une demi-heure plus tard nous franchissons l'interface pour l'élément liquide.

Aujourd'hui, peu d'attention portée à la beauté des formes irrégulières du Bathonien, pas de contemplation des puissants remplissages argileux retravaillés. Non, aujourd'hui je suis "dans le tunnel" et nous progressons d'un palmage lent, régulier mais décidé. Passé le S.1 (256m;-36) sans s'arrêter pour admirer la salle Jacky BOENLE, et le protocolaire "ça va ?" - "ça va.", le S.2 (88m;-13) est franchi dans la même ambiance.


par Catherinne Baudu

La démesure de la vasque de sortie (23x25m) accentue la quiétude du moment. En silence, nous nous délestons des bi-bouteilles et , légers, crapahutons les 200m de progression jusqu'au S.4 où plusieurs ressauts ont préalablement été équipés en corde afin d'en sécuriser le franchissement. Gilles, qui répond par borborygmes, semble peu enclin à la conversation. Visiblement, il n'est pas "du matin"...

Puis le bief du S.4 apparaît. Là, sur la berge argileuse, se trouve le matériel apporté jeudi par Serge, Claude, Alain, Christian, Gilles et l'interessé (2x12l, 3x9l, 1x6l, dévidoir, boyon, ordinateurs, nourriture, matériel topographique et trousse de secours).

Lors des préparatifs, alors que le papier se noircit de nombres, d'opérations et que les listes s'allongent, j'avais avec frayeur vu le matériel et le nombre d'épaules pour le porter grimper en exponentielle. Serions-nous suffisamment équipés ? Combien seraient les candidats à l'aventure, alors que l'objectif majeur est la topographie?


par Catherinne Baudu

Mais les copains avaient répondu présent, matériellement et physiquement, avivant l'ardeur et la motivation.

Et aujourd'hui, gràce à eux, nous étions là en partance pour le S.6.

Dans le S.4 (82m;-20), j'apprécie les dimensions plus humaines du conduit qui se dévoile par moment dans le faisceau des phares. Le contraste avec la salle aquatique de sortie n'en est que plus saisissant, et après le prolongement de la séquence palmage, le retour à la station verticale s'impose.

Dans le chenal accidenté parcouru par l'écoulement, la bipèdie est parfois difficile à assumer et, derrière moi, des jurons fusent. Tiens, Gilles a retrouvé l'usage de la parole !

Quelques contorsions seront à consentir pour chausser les palmes dans le bassin où nous n'avons pas pied. Nous nous succédons sur une arête ténue constituant l'unique point d'appui avant de cabucer dans le S.5 (130m;-13). Les deux points hauts sur d'imposantes dunes d'argile et de sable agrémentent la progression, puis après une brutale remontée, c'est enfin l'émersion.

Ici, Gilles abandonne ses bouteilles. Le bi-12l change d'épaules pour l'ultime portage, et non des moindres. Le meilleur pour la fin, comme dans les bons repas. Ici, après une portion active, un chaos par endroits mal stabilisé impose quelques franchissements à quatre appuis.


par Catherinne Baudu
J'assure mon sherpa préféré d'un "cinquième appui" en exerçant une poussée sur la partie la plus charnue de sa personne. Là aussi, "l'entraînement" collectif de jeudi a rôdé la manoeuvre et il ne proteste même plus de ce soutien peu commun... Après une dernière désescalade argileuse, équipée en corde pour la circonstance, nous retrouvons la rivière qui coule, enchanteresse, en une succession de cascatelles et de magnifiques biefs vert céladon. Les voûtes échappent à la vue, quelques vingt mètres plus haut. Nous nous accordons quelques minutes de contemplation béate, fascinés par la puissance et l'ampleur du lieu.

Enfin, un dernier passage chaotique conduit à la voûte mouillante qui précède le vaste plan d'eau débutant le S.6.

11h, après avoir amarré le fil sur un point topo. et adressé un dernier salut, départ dans le S.6, donné pour 230m; arrêt à -66.


par Catherinne Baudu
Le conduit est ici à la mesure du reste de la cavité, profil irrégulier indéfinissable, visibilité moyenne (5 à 6 mètres). La progression est rythmée par l'équipement d'un nouveau fil métré, ponctuée de mesures topographiques.

Au sommet du premier puits (-21), l'ancien fil sectionné et ramené par le courant lors des crues s'est enroulé sur lui-même.

-39, au terme d'un vaste puits le conduit devient plus vaste. En longeant la rive droite durant 65m, on dépasse soudain une lèvre de puits pour buter sur un miroir de faille, à -46. Pas de doute, la suite est en profondeur indiquée par l'ancien fil retrouvé qui plonge à la verticale. -50, le plafond disparaît du champ de vision.

A -58, j'atterris sur une belle dune de sable fortement déclive. Dernier amarrage, dernière visée, le conduit est dantesque. Je progresse en suivant la rive droite, survolant le vieux fil.

A -66, le terminus de Patrick PENEZ est matérialisé par un petit becquet rocheux, à 200m du départ. Je poursuis durant trente mètres, arrêt à -77 sur autonomie et profondeur.

J'ai levé la tête à deux reprises sans voir le plafond de la galerie, ni la rive gauche. La sensation d'immensité, accentuée par la narcose, est impressionnante. Sentiment de gigantisme, je perçois mieux la vision que les niphargus ont du milieu où ils évoluent.

Instants magiques, trop fugaces, où l'on savoure l'intensité des sensations et émotions. La perception est accrue malgré la diminution des capacités due à la narcose, et j'enregistre mentalement le maximum d'informations.


par Catherinne Baudu

Un frêle becquet servira de point d'amarrage au fil, lesté par le dévidoir préalablement bloqué. Au-delà, la déclivité de la dune demeure constante et le regard se perd avec le halo des phares, vers -80...au moins...

Retour tranquille jusqu'au premier palier (-18) après 39 minutes d'immersion. Encore une heure vingt de station immobile à l'oxygène, avant de retrouver Gilles transi qui a tué le temps en exprimant sa créativité (style zupien de fin 20ème siècle) dans l'argile.

En ôtant les bouteilles, je pense à Patrick PENEZ qui mena en solitaire son ultime exploration de 1984. Belle leçon d'humilité pour le "héros du jour".

Une demi-heure de repos et d'alimentation sera consentie avant de prendre le chemin de la sortie.

14h30: un feu nourri de boules d'argile salue notre arrivée dans la vasque du S.4. Alain, Christian, Christophe, Claude, Jean-Louis et Jérôme sont là. Les sourires de satisfactions éclairent les visages à la vision du carnet topo couvert de notes, et s'accentuent à l'annonce du résultat de l'exploration.

Les bis-bouteilles sont prestement débrêlés et tout le matériel prend rapidement la direction de la sortie. Les copains sont motivés et tout se déroule impeccablement.

Un peu plus tard, alors que l'équipe a déjà entamé le retour dans le S.2, j'attends deux heures après la sortie du S.6 pour suivre la même direction. L'intensité décroissante des auréoles jaunâtres s'éloignant dans le S.2 agrémente l'attente, sur une plate-forme rocheuse surplombant la surface opaque.

16h15: Après une petite heure de paliers gourmands (O2+crème de marrons) visité par Christian et Gilles, je rejoins la vasque, autour de laquelle scintillent une myriade de casques spéléos. La vision est unique, et je fais traîner les derniers instants afin de profiter pleinement du spectacle et de la délicieuse sensation d'apesanteur.

16h45: Le dernier sac et le dernier spéléo sortent du trou.


par Catherinne Baudu

Tout le monde est bien content, moi le premier, d'avoir concrétisé ce qui fut successivement un rêve inaccessible, un projet fou, un objectif envisageable, une explo lourde à organiser, une belle aventure.

Un grand merci à tous ceux qui ont permis la concrétisation de ce beau projet (topographie complète et exploration) qui trottait dans ma petite tête depuis fort longtemps. Ce fut fort et beau.