LE REMEJADOU

Un mardi, 30 juillet 1974

 

par Denis Lorain


Ici, nous sommes en préparation. On équipe l'aven avec nos échelles et nos cordes, pour descendre 32 mètres plus bas. Je suis sur la droite de cette photo.

 

 

Le REMEJADOU est un site en plein bois de la Blachère. Un aven profond, en pleine végétation.

Nous étions en plein travail d'équipement. Le REMEJADOU est un énorme effondrement séculaire. Aujourd'hui, la rivière passe tout au fond et présente deux siphons, un en amont et l'autre en aval. C'est elle qui a rongé la roche et produit cet aven au cours des siècles !

Pour descendre, nous-même et notre matériel, nous avons trouvé un endroit, bien dégagé, aux bords du précipice. Depuis une vire en surplomb (une petite plate-forme rocheuse), on plantait nos « spits » d'ancrages pour nos échelles et nos cordes. On se servait, aussi, des arbres environnant pour assurer nos équipements ! Pas facile de descendre 32 mètres plus bas. Mais on en avait vu d'autres ! Ici nous étions bien, sous un beau soleil et dans ce magnifique bois.

Une journée de préparation, pour envoyer nos échelles et nos cordes au fond de cet aven. On faisait la descente sur descendeur, un appareil très simple, mais efficace, pour se laisser glisser le long d'une corde. On se sent comme une araignée sur son fil !

Je me retrouvais près de cette rivière, avec Pépé et Daniel. Tout là-haut, Bob, Marcel, Guy, Henri B. et Henri P., nous envoyaient les sacs de matériel, les équipements de plongées, le dérouleur et toute la signalisation. Tous cela avec nos cordes spéléologiques. En bas, on réceptionnait tout notre matériel et les cordes remontaient pour un nouvel arrivage. Pas mal tout cela, mais, c'est vrai, qu'il fallait bien une journée de préparation ! Le matériel était à poste, ils ne nous restait plus qu'à remonter. Autant la descente était agréable et spectaculaire, autant la remontée était très dure.

J'avais fait quelques remontés aux « jumars ». Dans ce cas, nous avons une pédale, fixée par une longe sur notre baudrier. L'autre est fixée au niveau de notre poitrine, sur le baudrier, bien sûr. Ce sont des systèmes autobloquants, qui permettent de remonter sur une corde, mais qui ne peuvent jamais redescendre avec leurs systèmes antichute ! Personnellement, j'ai fais des remontées de 30 à 40 mètres avec ce dispositif. Quand vous arrivez en haut, vous tirez une langue comme un chien qui n'a pas bu depuis trois jours ! On est complètement cassé !

Là, c'était une remontée à l'échelle et c'est aussi crevant !

Tout était prêt, le matériel près de cette rivière, nous ferons nos plongées le lendemain.

Cette nuit là, Henri P. et moi dormons aux alentours, sur nos matelas pneumatiques et dans nos duvets. Bien que les risques de se faire voler du matériel, 32 mètres plus bas, ne soit pas élevé, il fallait que l'on s'assure que personne ne viendrait saboter l'installation de nos échelles et de nos cordes.

Sinon, c'aurait été le casse-gueule inévitable, avec tout ce que cela comporte de drames. Déjà que cela n'était pas facile comme ça !

Les copines et les copains étaient partis en nous laissant à manger et à boire ! Si un orage avait éclaté, on n'avait plus qu'à courir retrouver l'estafette garée à plusieurs centaines de mètres pour se mettre à l'abri. On s'est endormi à 10 ou 20 mètres de nos équipements. Dans ces cas, on ne dort que d'un seul il, attentif à tous les bruits de la nuit, en plein air, sous les arbres !!

Au petit matin, les copines nous amenaient un petit déjeuner et à l'aide d'un réchaud « camping gaz », elles nous ont préparé un bon café et des biscottes beurrés ! Encore, merci les filles !!!

Henri et moi, on se réveillait dans une ambiance super sympa ! Tout le monde a déjeuné avec nous !

Bon, ce n'était pas le tout ! Contrôle des équipements installés la veille. Henri et moi n'avons pas eu de problème au cours de cette nuit, on n'avait rien remarqué, ou entendu de spécial. Malgré tout, il valait mieux vérifier pour commencer notre expédition !

Et puis, c'était le départ pour rejoindre notre matériel au fond de l'aven, sur nos descendeurs. Les scaphandres gonflés au maxi et tout nos équipements, dérouleur, signalisation. Tout cela installé et nous nous sommes équipés de nos tenues de plongées. J'étais plongeur de sécurité pour Pépé et Marcel qui partaient explorer le siphon amont. 130 mètres d'une progression difficile et ils sont revenus.

Les derniers arbres donnent directement sur l'à pic et si l'on ne connaît pas l'endroit, cette verticale étant masquée par la végétation, on peut faire une chute mortelle. A gauche, le dessin d'une de nos échelles et la petite vire d'où l'on pouvait ancrer nos équipements et les arbres alentours qui nous servaient aussi pour faire de bons points solides de sécurité. Les commentaires que j'avais écrit sont bien lisibles aussi !

Pépé et Marcel étaient revenus. Je restais en sécurité, tandis que Bob et Daniel partaient tenter leur chance. Ils n'ont guère pu aller plus loin. Le siphon était déjà poudré par le passage de Pépé de Marcel. Mais rien ne laissait l'espoir de trouver une continuation dans cette partie amont du siphon de cette rivière. On était déçu, rien à faire, pas de réseaux supérieurs ou de possibilités de déboucher.

On se concertait :

« Bon, je crois que du coté amont il n'y a plus grand-chose à espérer ! disait Marcel

•  Faut aller voir en aval ! Disait Pépé

•  Ce n'est pas trop tard pour aujourd'hui, on peut tenter quelque chose ! »

Nous devions nous réorganiser, toute cette expédition était difficile. Tout là-haut, restaient nos copines et quelques copains qui attendaient les résultats. Ici, vers cette rivière, nous étions encore quatre à ne pas avoir plongé, Guy, Henri P., Henri B. et moi.

« Qui veut tenter le siphon aval ? demandait Marcel

•  Mon scaphandre est intact Marcel, je peux partir !

•  Ok Denis !

•  Moi aussi, ajoutait Henri P.

•  Ca marche les gars, je vous assure ! dit Henri B.

•  Bon, vous êtes tous parés ?

•  Pas de problème pour moi !

•  Pareil, je peux partir avec Denis !

•  Je me mets en assurance ! confirmait Henri B.

•  Avec Marcel on reste au dérouleur ! dit Pépé

•  On attend vos signaux ! ont répondu Bob et Daniel. »

Il n'y avait plus qu'a !

Henri B. s'est mis en place, tandis qu'Henri P. et moi, nous nous sommes glissés dans la rivière, face au siphon aval. Ajustage des masques, allumage des projecteurs et prise de nos détendeurs. Un petit signe « tout va bien » aux copains et nous sommes partis! Henri était devant moi, avec le boîtier de signalisation. J'aimais bien la position d'un copain devant moi, car son phare, plus le mien, me donnait une vision très belle du siphon où on s'engageait. Bien sûr, au retour je serai devant et le siphon sera plus ou moins poudré par notre passage !

En attendant, on est encore parti dans une galerie noyée inconnue, plein d'espoir de trouver une solution de continuation ! Comme souvent, c'est un siphon relativement étroit et nous progressons en nous cognant sur les rochers.

Galerie noyée tortueuse, avec des roches pointues, coupantes, vraiment acérées. Des changements de directions très sévères, avec, toujours, le risque d'un blocage de notre fil d'Ariane ! Notre vrai problème, est que l'on s'enfonçait en profondeur, sans apercevoir de solutions ! Pas de cheminée ou de galerie remontante.

Notre progression en était à plus de 200 mètres et on arrivait à la profondeur de 40 mètres. Nous avons continué, mais nous savions que notre fil d'Ariane serait bientôt à court ! Presque 100 mètres de progression et 50 mètres de profondeur. Notre temps de plongée atteignait les dix minutes ! Henri s'est retourné vers moi, nous étions presque côte à côte.

On se regardait et nous avons compris qu'il était inutile d'insister, pas de possibilité d'exploration possible. Henri m'a fait le signe « tout va bien » et, l'index tendu, le signe « on retourne ». Je faisais « tout va bien » à Henri et « ok » avec le pouce pour lui montrer mon accord de retour ! Il a envoyé le signal « retour » au dérouleur et j'ai senti, à mon poignet, la traction sur le fil d'Ariane. On revenait et la visibilité n'était pas vraiment terrible, nos palmes avaient soulevées les sédiments de ce siphon. Tant pis, nos moyens, encore une fois ne nous permettaient pas d'aller plus loin !

Pourtant, nous avions fait presque 100 mètres de progression, à une profondeur conséquente. Retour vers les copains :

« Alors, on avait presque plus de câble sur le dérouleur ?

•  On connaît la configuration de ce siphon et sa direction générale, répondait Henri

•  Oui, j'ajoutais, et la profondeur n'est pas mince, 50 mètres atteints !

•  Pas de possibilité ?

•  Non aucune, ça continue et ça descend toujours !

•  Dommage !

•  Oui, tous ces efforts pour rien !

•  Bon ben on va remonter, c'est déjà tard ! »

C'est vrai, la fin d'après midi arrivait et nous avons gravi nos échelles, en étant assurés, avec nos cordes, par les copains qui étaient restés en attente, tout en haut, le long de cette journée. Crevant ces 32 mètres à l'échelle pour arriver tout là-haut. Au sommet, des bras nous saisissaient pour nous aider à revenir sur la terre ferme !

Nous avons encore passé la nuit à la belle étoile, Henri et moi. Le lendemain, petit déjeuner préparé par les copines et toutes l'équipe s'est mise au travail. Nouvelle descente, arrimage de tout le matériel au bout des cordes. En haut, ils remontaient tout cela ! Pas simple pour eux non plus ! Puis, faire une dernière remontée aux échelles et finir de déséquiper, replier cordes et échelles.

Fini le REMEJADOU !! Encore un échec après tant d'efforts !!!

 

 

 

 

le portage du matériel à travers le bois de la Blachère.
Je suis à l'arrière plan, transportant un sac et notre gros dérouleur sur mes épaules. Devant moi, le fils d'une copine et d'un copain qui aimait participer à nos expéditions !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'ai dessiné ce croquis pour montrer à quoi ressemble cet aven.