Le Goul de la Tannerie

209 M DE PROFONDEUR À PLUS D'UN KILOMÈTRE SOUS TERRE AVEC UN RECYCLEUR

 

par Sylvain Redoutey

Avril 2004


concentration avant le départ

Historique :

La Tourne n'est qu'un petit affluent ardéchois du Rhône d'une centaine de mètres dans le village de Bourg Saint Andéol. Cependant, cette rivière n'est que la partie visible d'un réseau souterrain qui draîne les eaux du plateau du Gard qui en constitue son bassin d'alimentation.

Ce site à très tôt intéressé le monde de la spéléo. Avec l'apparition et le développement des techniques de plongée, l'exploration de cette source prend une très grande ampleur et plusieurs groupes en tentent l'exploration. En 1972, le GEPS explore les 750 premiers mètres et stoppe son avancée à - 45 m. En 1978, un groupe suisse, le GLPS reprend le flambeau et pousse l'investigation de la cavité jusqu'à -72m en rajoutant 70m au précédent terminus. Les choses étaient entendues lorsque Francis Le Guen ajoutait quelques mètres atteignant la profondeur de -80 m. L'ère des plongées d'exploration à l'air avait, dans Tourne, atteint ses limites.

L'exploration de ce réseau prend tout de même un tournant capital en 1980 lorsque le bilan hydraulique régional est devenu préoccupant. Le 23 juin 1982, la décision est prise d'évaluer le potentiel hydrique de la Tourne souterraine tant sur les plans qualitatif que quantitatif. Au mois de juillet Bertrand Léger, spéléonaute grenoblois se colle à ce projet. Jusqu'à la fin de l'année, il dresse précisément la topographie et équipe en fil d'Ariane la galerie noyée. Il poussera l'exploration de Tourne jusqu'à 1020m pour 115 mètres de profondeur. Les deux années suivantes seront occupées à réaliser un forage et le 20 août 1984, l'eau jaillit enfin du forage.

Depuis cette date, loin de s'essouffler, l'exploration du réseau noyé continue, quelques plongées doivent retenir notre attention :
1992 : Jacques BRASEY du G.L.P.S. ( Groupe Lémanique de plongée souterraine ) qui, après six jours de préparation et de plongées de rééquipement jusqu'au grand puits terminal, stoppait sa progression dans la source à - 137m et ressortait sans problème de cette plongée qui avait durée 9h20 minutes.
1996 : Olivier Isler, soutenu par une équipe franco-suisse, atteignait en circuit ouvert - 165 m dans le puits terminal et faisait surface après une plongée de 10h 11 minutes. Equipé d'un quadri 20l dans la zone profonde, il avait pu constater que le puits continuait à descendre jusqu'aux alentours des -180 mètres.

L'échec de la plongée d'Olivier en recycleur en 1997 remettait en cause l'utilisation de ces appareils dans la source de Tourne.

QUATRE COUPS TERRIBLE SUR UN PLONGEUR DE POINTE

Après une exploration à - 180 mètres de profondeur en 2003, j'ai voulu poursuivre cette aventure.

Le puits terminal paraissait continuer à la verticale et fort de ma première expérience, je me sentais et j'avais tous les moyens de descendre très bas. Mais l'homme n'est que peu de chose dans ce monde minéral et seule la nature décide.

Le matin du dimanche de Pâques, tout est en place après quatre jours de travail intenses au cours desquels une impressionnante chaîne de décompression fut installée. En partant d'une cloche naturelle à - 6, une bouteille tous les trois mètres jusqu'à moins 12, une cloche à paliers à – 15, ensuite une bouteille tous les six mètres jusqu'à – 45, puis une bouteille tous les 10 m jusqu'à presque -100. Tout a été contrôlé je peux partir tranquille. Il est 11 h 30, je suis dans la vasque et j'installe un à un mes relais 4 L de nitrox 60 que j'utiliserai sur les 700 premiers mètres. Plus rien n'existe autour de moi, je suis concentré sur mon départ. Un petit mot à mon équipe pour les remercier, je saisis mon scooter et je démarre. Fredéric me suit, car il devra m'aider lors des changements de relais et faire un dépôt et Daniel tient la caméra.

Une véritable explosion.

A peine ai-je parcouru 130 mètres de galerie que le premier coup tombe ! Une véritable explosion suivie d'une fuite, je comprends rapidement qu'il s'agit de mon inflateur de secours. Je le débranche, la fuite s'arrête. J'ai perdu 20 bars dans une 20 L de mélange-fond. Je fais demi-tour, on traite le problème avec l'équipe et à 12 h 34 je repars. Arrivé aux 700 mètres à -15 je change de relais. Je place 2 bouteilles de 12 L en ventral qui seront utilisées de - 45 à –150, plus 2 bouteilles de 3,5 L pour faire la liaison de -15 à -45. Fred surveille la manœuvre avec une attention particulière et prend mon propulseur qui est plutôt gênant dans cette partie de la galerie. Cette fois le chrono est déclenché, je descends jusqu'à - 45 où je dépose les 2 x 3,5 L et raccorde les deux 12 L sur les deux circuits du RS 2. Je reprends mon scooter et un peu plus loin je croise Frédéric qui a déposé le RS 3 à - 60 comme convenu. Cette fois tout se déroule parfaitement, je suis bien, je vois défiler le reste de la chaîne de décompression jusqu'à -96.

Je passe la zone labyrinthique et j'arrive rapidement à -110 où je dois déposer mon scooter, car la galerie est presque verticale. Je me laisse descendre dans ce fantastique puits toujours aussi impressionnant. À –140 je prends mon mélange fond et j'arrive rapidement à –180 mon dernier terminus.
Mais là une surprise m'attend : ma bobine de fil d'Ariane de l'an dernier a été emportée par les crues et des morceaux de fils enchevêtrés forment par endroit de véritables pièges à plongeurs, qui peuvent être fatals à cette profondeur.
Je tends le morceau de fil qui pend sous mon dernier terminus et je l'attache sur une aspérité. Je suis à - 190 et là, une deuxième surprise, la galerie repart à l'horizontale. J'accroche un nouveau fil et j'explore ce morceau de galerie vierge sur environ 30 m, les battements de mon cœur s'accélèrent, je suis à – 200 et la vue de ce chiffre à un effet grisant indescriptible.

Lorsqu' un nouveau puits s'offre à moi, l'envie de me laisser glisser est irrésistible, je me lance de quelque mètres, mais mon chrono me rappelle à l'ordre. Je fixe mon fil sur une pointe rocheuse, un regard sur mon VR3 - 209 m .

Ce piège sournois que je ne connais pas

Je remonte lentement jusqu'à mon premier palier à –156 et j'ai déjà l'impression de ne plus être seul. En effet, la bobine d'Olivier ISLER, qui est remontée avec les crues, me tient compagnie. Je la saisis d'une main, comme pour féliciter cet explorateur qui a eu le courage de descendre jusqu'à -165 en circuit ouvert. Je reprends mon propulseur à – 110 qui me tire dans ce morceau de galerie horizontale avec quelques arrêts de temps en temps suivant les paliers. À – 96, je récupère un relais 12 L, à - 90 un autre lorsque soudain le deuxième coup frappe, cette fois il est terrible : tout bascule, la galerie se met à tourner entraînant dans son tourbillon infernal les relais 12 L et le scooter qui finissent emmêlés dans le fil d'Ariane. Je tente désespérément de me rattraper à quelque chose, de retrouver une stabilité, mais rien à faire le piège se referme. Le pire, le plus effroyable, c'est que je ne comprends pas ce qui m'arrive !
C'est terrible, après plus de vingt ans de plongée spéléo, je suis pris dans ce piège sournois que je ne connais pas. Je cesse tout mouvement, car j'ai au moins compris qu'il ne sert à rien de pédaler dans le vide. J'ai la tête qui tourne et des nausées.

Je donne l'assaut final.

Je vérifie mes connexions aux recycleurs.
Je respire bien le bon mélange. Je reste là de nombreuses minutes, je ne peux plus ni avancer ni reculer et je serais bien en peine de prendre l'une ou l'autre direction je ne sais même pas où est le haut et le bas ! Je pense à mes trois petites têtes blondes et à ma femme qui m'attendent, à Frank qui va devoir me traîner jusqu'à des profondeurs plus abordables.
Quelle espèce de plongée macabre va t'il faire ?

Non, je n'ai pas le droit de rester là ! Tant que j'ai du gaz à respirer tout espoir est permis. Je laisse échapper quelques bulles par le nez, en fait j'ai la tête en bas. Je démêle le fils des bouteilles-relais et tente de me rétablir.
Mais le combat est inégal car les jambes de ma combinaison sont gonflées. Je rassemble tous les ingrédients possibles et imaginables pouvant servir à la contre-attaque et dans un effort d'une violence inouïe je donne l'assaut final.

Soudain, je me retrouve de nouveaux dans une position confortable. Ma ceinture de plomb, qui était sous mes bras, a repris sa place sur mes hanches, mon ordinateur VR 3 m'indique depuis longtemps que j'ai fini les paliers à cette profondeur et mon propulseur me tend les bras.
J'ai toujours la tête qui tourne et des nausées, mais je le saisis et reprends ma progression un peu comme un bourdon qui aurait frappé violemment une vitre. Je profite du reste des batteries de mon propulseur, sur lequel j'ai installé une prise 12 volts pour brancher ma combinaison chauffante.

Contraint de renvoyer mon petit déjeuner

Vers les -70, Frank arrive. Quel soulagement ! Quel bonheur de savoir qu'enfin je vais être entouré, surveillé, alimenté, chauffé, réconforté, dépanné, encouragé , etc. etc..

Il comprend rapidement que quelque chose ne va pas. Je lui fais signe qu'il y a des bouteilles derrière, il revient vers moi reste quelques minutes à mes côtés, puis repart. Je sais qu'il ne peut pas s'éterniser à cette profondeur. À partir de là, l'équipe conduite d'une façon remarquable par Frédéric MARTIN va s'organiser, les plongeurs vont se relayer pour assurer mon soutien. Rapidement David va prendre le relais et restera de longues minutes à mes côtés, chose que j'ai particulièrement apprécié surtout au moment où les nausées étant de plus en plus fortes, j'ai été contraint de renvoyer mon petit déjeuner. Cependant si cet exercice très particulier ne pose pas trop de problème en circuit ouvert, il en est autrement avec un recycleur. Si la capacité du plongeur à tenir une bonne apnée n'est pas suffisante, ou s' il commet la moindre erreur, le circuit est inutilisable ou pire c'est la noyade.

Je prends donc une bonne inspiration, ferme le boisseau, retire mon embout, laisser sortir tout ce qui veut sortir, me rince la bouche, remets mon embout, ouvre le boisseau, ouf ! Opération réussie. Mais la malédiction est toujours là, me guettant à chaque virage, à chaque changement de paliers.
Voici qu'un fil de la prise électrique qui va sur ma combinaison pour mon chauffage se dessoude.

Du bricolage pendant les paliers ,

Voilà une façon intéressante de passer le temps. À l'aide de mon couteau je dénude les deux fils et les introduits dans les orifices de la prise sur la batterie. Je réussis à me chauffer ainsi quelque temps, lorsque Sylvain BATOT arrive avec un domino, une prise et un tournevis et ensemble nous viendrons facilement à bout de cette panne.
Puis c'est au tour de Claude qui va s'éterniser à mes côtés avec son tri 20 L et me fera passer de longues minutes.
Se succéderont ensuite Bruno, les Anglais Dave et Scoff et Serge. Lorsque j'arrive à –18, ma cloche à palier est juste au-dessus de moi.

Génial, je vais bientôt pouvoir me reposer, me refaire une santé. Mais les paliers de -60 à -40 ont été relativement longs, car le VR 3 ne prend en compte que 9 mélanges différents et lorsque je lui ai affiché les 5 derniers, il a ajusté la fin de la décompression et raccourci les derniers paliers. L'équipe, qui s'était calée sur une de mes tables laissée en surface, va être induite en erreur par ce phénomène et le plongeur qui devait me surveiller lors de mon entrée dans la cloche aura plus de deux heures de retard.

Le palier juste à côté de ma cloche

Le troisième coup vient de frapper. En effet, je n'ai eu pour l'instant que des problèmes physiques et mon moral jusque-là était resté intact. Mais voilà que les esprits maléfiques qui hantent ces lieux vont tenter de le titiller, de le grignoter morceau par morceau. Je suis immergé depuis près de 12 heures et je fais le palier de -15 juste à côté de ma cloche me disant, il va arriver.

Je sais que je peux entrer seul dans la cloche, je l'ai déjà fait en lac. Mais à 700 mètres de la sortie, il n'est pas question que je prenne le moindre risque. Arrivé à –12, le palier dure près d'une heure.
Je bouge, je gigote dans ma combinaison, je fais des exercices avec les jambes, avec les bras mais rien n'y fait, le poids du temps se fait sentir inexorablement. Cette fois c'est décidé, je suis à - 9 et à la fin de ce palier si personne ne vient, j'irai seul dans la cloche naturelle à - 6.

Lorsque 4 minutes avant la fin de ce palier Daniel arrive, je ne dirai pas ici ce que j'ai eu envie de lui faire pour ne pas choquer les âmes sensibles.
Il me tend une plaquette avec des questions mais je m'en moque, je marque juste je veux entrer dans la cloche. Il comprend mon impatience et se met à tourner autour de moi, me décroche mes relais, OK je peux décapeler. Je ferme mon boisseau, saisis un détendeur avec une petite bouteille en ventral, fais basculer l'ensemble des tuyaux cannelés et des 2 boisseaux derrière ma tête et enfin je décapèle le RS 2 que Daniel réceptionne. Arrivé dans la cloche, je m'installe sur la barre fixée par des spits. Daniel me tend le petit recycleur et restera près de moi avec son tri 20 L durant 3 longues heures. Je savoure ce palier de luxe et profite pour me remettre en condition et déguster enfin quelques gorgées de soupes bien chaude.

Un dernier coup pour tenter de m'achever .

Je quitte la cloche et remet mon recycleur sur le dos sans problème. Je suis parti depuis un peu plus de 17 heures et j'ai hâte de retrouver la sortie. Il me faudra une heure pour parcourir les 700 derniers mètres. Lentement je m'extirpe de ce boyau étroit et sinueux, cette fois ça y est, j'aperçois la lumière du jour dont les colonnes bleutées semblent percer cette eau cristalline.

C'est le matin, il est presque 7 heures, je marque une pose à – 6 pour savourer cet instant précieux. C'est alors qu'en arrivant à – 3 je ressens une gène dans les genoux. Cette fois c'en est trop, mais que suis-je donc allé chercher au fond de ce gouffre ? Ai-je titillé la queue du diable pour qu'il s'acharne ainsi et vienne m'administrer un dernier coup juste à la sortie, comme pour tenter de m'achever ?

Le plongeur de pointe sous haute sécurité .

Je décide donc de remonter à 30 minutes par mètre de – 6 à 0 et de rajouter ainsi 3 heures d'O2. L'équipe va une fois de plus réagir avec une rapidité et une efficacité incroyable pour me soutenir, m'encourager, m'inciter à boire, allant jusqu'à sacrifier des batteries d'éclairage de caméra pour alimenter ma combinaison chauffante.
Il est 9 h 45 lorsque j'émerge enfin. Je suis immédiatement pris en charge, déséquipé, oxygéné, alimenté, réchauffé, ausculté.
Je suis sous haute sécurité, je récupère rapidement, en quelques heures et je ne ressentirai absolument aucune douleur, seul ma tête tourne encore due à l'ADD vestibulaire que j'ai subi vers les – 90.

Je découvrirai un peu plus tard que j'ai perdu 3 kilos en 21 h 11.
Je pense qu'en allant chercher une telle profondeur à près de 1200 mètres de distance, avec en plus un profil chaotique, j'ai atteint les limites des capacités humaines. Je laisse donc ainsi le terminus et ne poursuivrai pas l'exploration de cette résurgence .

Cette plongée à été effectuée entièrement avec un double recycleur semi-fermé à fuite proportionnelle en dorsal, sécurisé par un troisième utilisable en ventral déposé à – 60, plus un fermé O2 à – 6.

Je tiens à remercier très chaleureusement tous les participants à cette expédition et félicite toute l'équipe qui s'est investie et qui à su s'organiser et s'adapter avec un professionnalisme remarquable. Toujours soucieux de la sécurité, faisant preuve d'ingéniosité pour surmonter tous les problèmes rencontrés.

SYLVAIN REDOUTEY

Remerciement à : COMEX PRO ; LINDE GAZ ; GMPA ; BESAC.PLONGEE

Et à notre membre d'honneur Félix COBOS.

Plongeurs: 

Surface :

Club :

Frédéric MARTIN

Daniel PENEZ

SERAVEN

Claude HUREY

Dominique MARCEL

RAGAIE

Daniel DUMAS

Fernand BORCA

AVEN

Frank VASSEUR

Michel BAILLET

ASHVS

Bruno LOISY

Jean Claude BOUTIN

David BIANZANI

Didier DELABRE

Serge LABAT

Lucien DUCORD

Roland FOLLADOR

Vincent ISSARTEL

Sylvain BATOT

Jean-François BATOT

Scoff (CDG)
Dave (CDG)

Maurice RICCI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

frederic, sylvain et daniel juste avant le départ

 

 

gestion de la plongée en surface

 

 

la surface s'organise

 

 

 

plongees préalables d'assistance

 

 

départ pour la profonde

 

progression dans ce conduit sinueux

 

 

 

progression lente dans les 700 premiers mètres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

pris en main par l'equipe

 

les copains ça réchauffe